Mardi 28 septembre 2010 2 28 /09 /Sep /2010 18:40

Au mois de février 2009 je suis allé en Éthiopie, plus précisément au pays Afar, région orientale de l'Éthiopie. J'y étais convié pour une mission exploratoire par l'Association Femmes Solidaires à la recherche d'un médecin gynécologue-accoucheur pour une action contre les mutilations sexuelles féminines.

Cette association a mis en place un système de « marrainage » de petites filles afar. Sous réserve qu'elles ne soient pas mutilées sexuellement et qu'elles soient envoyées à l'école, elles reçoivent un viatique mensuel de 15 € de la part de leur marraine. Et l'association vérifie régulièrement que le contrat a bien été rempli.

L'association prévoit en outre de mettre en place un centre d'hébergement pour les mamans et les fillettes qui souhaitent « échapper à l'exciseuse » quand elle passe dans le village. Et d'aider les exciseuses qui ont accepté de « poser le couteau », sous réserve d'une formation leur permettant de se réinsérer comme accoucheuses traditionnelles.

Le médecin a alors été pressenti pour organiser un petit centre de soins et la formation de base dans le bâtiment qui doit être construit près du fleuve Awash, à Gawani très précisément. Cette localité a le double avantage d'être située près du seul fleuve et donc dans la seule zone irrigable de l'immense désert Afar, et sur la seule route asphaltée qui le traverse, l'axe Addis Abbeba-Djibouti.

Nanti de cette mission somme toute banale dans le contexte de l'ambiance « humanitaire » en général et de nécessité de lutter contre les MSF en particulier, j'ai donc pris mon billet d'avion et je suis parti avec une délégation de l'association.

Il faut dire que le pays Afar est dans une situation particulière dans le contexte éthiopien, lui-même particulier en Afrique.

En effet, l'Éthiopie présente la particularité de n'avoir jamais été colonisée par les puissances européennes ; l'état éthiopien a revêtu la forme d'un empire jusqu'aux années 70 du XXéme siècle, et avec une dynastie dite des salomonides, c'est à dire remontant, par reine de Saba interposée, au roi Salomon. L'Éthiopie fut probablement le pays de Pount où la pharaonne Atshepsout alla faire ses courses. L'église éthiopienne remonte aux origines de la chrétienté. Et si l'Islam y a fait sa place très largement, ce pays a une ancienne et vivace tradition chrétienne qui lui donne, en Afrique, une autre originalité. Une république fédérale a remplacé l'empire, et après divers avatars historiques au cours desquels elle a perdu sa façade maritime par la sécession de l'Érythrée, elle est aujourd'hui un très grand pays peuplé de plus de 80 millions d'habitants, siège de l'OUA entre autres et de plusieurs antennes de l'ONU. L'organisation de cette république repose sur l'autonomie accordée aux entités ethniques qui cohabitent. Elle est dominée par les Tigréens (5 millions) ont remplacé les Amara qui constituaient la classe dirigeante (14 millions) tandis que les plus nombreux sont les Oromo (40 millions).

Le pays Afar est donc une de ces région autonomes peuplée de 1,4 millions d'habitants. Mais il aussi une particularité géographique, c'est un désert quasiment sur toute son étendue. Les afars sont un peuple de pasteurs guerriers qui ne connaissent que l'élevage. Et, dans le contexte de l'empire éthiopien, ils ont toujours été considérés avec mépris par les ethnies dominantes. Le dernier empereur Haïlé Sélassié avait défini leur place et leur statut : situé à la marge orientale de l'empire, le pays afar, désertique et sans ressources minérale significative (sauf un peu de sel) ; il constitue un glacis politique et militaire. Ses habitants l'occupent et le défendent. Et moins on s'en occupera et mieux cela vaudra.

Résultat: un dénuement total, particulièrement en matière de santé où de rares « dispensaires » tombent en ruines, avec de rares infirmiers totalement dépassés (densité de soignants de tout niveau : 0,2 pour 1000 habitants) sans matériel, sans médicaments, sans moyen de communication, sans plateau technique à proximité, et bien entendu sans médecins, sages-femmes ou autres soignants.

A cela s'ajoute la pratique des mutilations sexuelles les plus complètes. En effet, dans cette zone de l'Afrique se pratiquent outre la mutilation clitoridienne (que l'on retrouve jusqu'à l'océan atlantique en Afrique de l'Ouest), les petites lèvres sont excisées, les grandes lèvres sont mutilées et suturées l'une à l'autre (l'infibulation). Le tout au couteau pour l'excision et avec des épines d'acacia pour l'infibulation. Il s'ensuit une surmortalité des petites filles liée aux hémorragies et à l'infection. Une surmortalité des jeunes filles au moment du mariage (ultraprécoce, « dès que les seins pointent ») du fait que la désinfibulation se fait là aussi au couteau. Et bien entendu une mortalité en couches absolument effroyable de l'ordre de 1400 pour 100000 naissances vivantes, et une mortalité avant cinq ans de 14,5 % des enfants nés vivants.

C'est cette situation particulière que mes amis éthiopiens afars avaient décidé me faire connaître, en profitant de ma venue dans le pays. Et, de village en village, au milieu de rien, j'ai rencontré des populations certes très fières et nobles, mais totalement démunies. La nourriture se résume au lait de chamelle ingurgité le matin avec une galette. C'est dire dans quel état se trouvent les femmes que j'ai pu ausculter : chroniquement dénutries, chroniquement déshydratées, avec une prévalence de l'infection urinaire chronique liée à l'état du périnée, l'anémie, et au bout l'accouchement sans aucune structure d'accompagnement qu'une accoucheuse traditionnelle démunie de toute compétence et de tout matériel. S'y ajoute une importante prévalence de la tuberculose et du paludisme, et si le sida est peut-être moins présent qu'ailleurs, c'est que la sexualité est réduite à sa plus simple expression.

Le clou de la visite fut l'hôpital de Xalé Fagé, centre administratif de la Zone 5 : une construction neuve, vide, sans personnel, sans matériel, et sans perspective de dotation ni dans un domaine ni dans l'autre. Avec en prime le commentaire de l'administrateur : si vous pouviez faire quelque chose...

C'est dire que l'on est là bien loin de ce que j'ai pu vivre dans une autre région d'Afrique, de l'ouest cette fois et post coloniale, où certes les besoins sont grands dans tous les domaines de l'humanitaire ; mais il y existe des infrastructures, souvent mal entretenues mais présentes, une organisation post coloniale « moderne » et une demande pressante de mieux sur la base d'une connaissance de ce que cela pourrait être.

Là rien de comparable. Il n'y a rien, il n'y a jamais rien eu. En dehors de quelques points de fixation de la population autour d'un point d'eau et parfois d'une école, il n'y a que des campements, pas d'eau courante, pas d'électricité, pas de maison, et dans les daboytas (cabanes traditionnelles en treillis de branchages recouvertes de feuillage et au mieux de nattes de joncs) pas de meubles, pas d'instrument de cuisine. On est encore globalement à l'âge du fer.

Il y a cependant des attentes manifestées par les personnes rencontrées, individuellement ou en groupe, mais aussi par les autorités : avoir accès aux médicaments pour soigner les humains et les animaux d'élevage dont tout dépend pour la maigre survie, ne plus voir mourir les femmes en couches et les enfants en bas âge, et surtout cesser d'être OUBLIÉS. Et, invariablement, chaque entrevue avec des individus et des groupes, avec des femmes ou des hommes, à titre personnel ou comme responsable administratif ou coutumier, s'est conclue par ces paroles : merci de nous avoir écouté, si vos pouvez faire quelques chose pour nous merci d'avance, mais si vous ne pouvez rien faire, soyez remerciés d'être au moins venus nous visiter.

Alors dans ce contexte, la lutte contre les mutilations sexuelles féminines prend une dimension que les occidentaux que nous sommes ne sont pas accoutumés à envisager. Civilisateurs de « sauvages », notre démarche inconsciente est d'abord portée par le jugement de valeur. Ce n'est pas bien de mutiler des bébés ou des fillettes. Et du coup, le discours moralisateur accompagne les actions de prévention quand il ne les sous-tend pas, voire n'en est pas la justification. La démarche féministe constitue là une avancée significative dans les comportements. Mutilations infligées aux femmes, les MSF sont autrement perçues par les féministes. L'idée de libération remplace la volonté « civilisatrice ». L'immersion dans le vécu, ou en tous cas son imaginaire, donne à l'action féministe une efficacité plus certaine car moins empreinte de culpabilisation potentielle.

Elles reste cependant extérieure à la réalité socio-culturelle vécue dans ces sociétés par les femmes elles-mêmes. Car ce sont elles qui perpétuent ces comportements traditionnels ; ce sont des femmes qui excisent et infibulent ; ce sont les mères qui font exciser et infibuler leurs filles. Et ce n'est pas une mince contradiction que cette constatation que les victimes apparaissent ainsi comme leurs propres bourreaux, femmes de leurs congénères, mères de leurs enfants.

L'intériorisation de la domination masculine qui serait à l'origine de ces comportements délétères en est certes un élément déterminant. Mais il ne suffit pas à expliquer l'inexplicable : lorsque les femmes sont transplantées dans nos sociétés par le jeu des flux de population, les immigrations liées au travail ou à la fuite devant la famine, les MSF se perpétuent, y compris en France par exemple. Et les lois répressives n'y font rien ou peu de chose.

C'est que la féminité, façade sociale des conditions d'existence dans le social du sexe féminin, se pare d'attributs liés à la socio-culture. Les fards, les bijoux, les vêtements de dessus et de dessous ne sont que les avatars de la parade nuptiale que les sociétés humaines ont démultiplié l'envi. Et ce n'est pas un hasard si l'on veut bien se rappeler que la survie d'une espèce est liée à deux types de besoins fondamentaux : la consommation pour la survie des individus et la reproduction pour celle de l'espèce. La parade nuptiale est donc un comportement fondamental de la survie. Le problème est que souvent les comportements humains, constitués sur des bases naturelles, dérivent vers des contradictions. Faire des trous dans les oreilles des petites filles pour y mettre des boucles le plus tôt possible n'a certes pas de conséquence dommageable immédiate. Comprimer les pieds des filles comme en Chine, étirer la lèvre inférieure par un plateau comme chez les …., ou le cou comme des femmes « girafe » chez les … a sûrement des inconvénients pour marcher, manger, ou tenir sa tête sans prothèse. La reproduction, terme ultime de la parade nuptiale, n'en est pas pour autant obérée.

Par contre les MSF, surtout quand elles atteignent le degré de détérioration des organes génitaux et le taux de prévalence (98,5 %) que l'on constate en pays Afar, deviennent un obstacle objectif à la reproduction. Et cela se mesure dans la démographie, en chute chez les Afar, au contraire de la plupart des populations africaines. La surmortalité des filles et des jeunes femmes mais aussi les conditions d'expression de la sexualité ne peuvent être que liées à ces pratiques.

Une certaine conscience de ces liens de cause à effet se met en place. Les femmes que nous avons rencontrées ( et bien sûr ce sont les plus « conscientes ») font le lien entre les MSF et la sexualité catastrophique, mais aussi les désastres au moment de la mise au monde des enfants. Certains hommes, ayant ainsi perdu une voire plusieurs compagnes, arrivent à se positionner contre les MSF. Mais il demeure des obstacles que seuls les mécanismes psychologiques permettent d'expliciter. Nous avons déjà par ailleurs exposé l'idée que les pratiques délétères constatées dans le fonctionnement des sociétés humaines est lié à la conjonction de modes, assorties de modèles, sous-tendus par des techniques, mis en place sous forme de rites et in fine justifiés par des mythes à défaut d'autre justification plus argumentable. Et nous avons montré que des corps d'intervenants sociaux sont à l'œuvre dans la réalisation des ces pratiques, les uns pour les mettre en actes, les autres pour sanctionner les manquements à leur généralisation.

Ces développements ont été faits dans le cadre de la réflexion sur les comportements délétères de nos sociétés autour de la Naissance, y compris d'ailleurs la mutilation sexuelle que constitue l'épisiotomie, pratique agressive, mutilante et scientifiquement qui s'avère, à l'examen, totalement injustifiable.

On voit bien que les trous dans les oreilles, la compression des pieds, l'étirement démesuré de la lèvre inférieure et du cou, participent de ces mécanismes. Quoi de moins justifiable, mais quoi de plus répandu voire le plus souvent généralisé dans les groupes humains où ces comportements sévissent. Car ce qui est en cause c'est la parade nuptiale : sans boucles d'oreille, sans « plateau », avec des « grands » pieds, ou un cou de taille normale, pas de séduction possible dans ces groupes. Et ce n'est pas seulement l'exigence du sexe opposé qui est en cause, même si, en dehors de ces attributs acquis, « une fille ne peut se marier », ou alors avec un malotru, un déclassé ou un farfelu. C'est l'intériorisation de ces pratiques comme une exigence d'accès une féminité de bon aloi qui en fait la généralisation à l'excès. En dehors de quoi ce n'est pas une « vraie femme ».

A la fin du XIXéme siècle, ma grand-mère, toute jeune fille, avait exigé de porter un pantalon pour aller garder les brebis dans la montagne. Un siècle après, dans le village, on en parlait encore.

C'est dire qu'en pays Afar, l'ablation des organes génitaux externes et l'infibulation sont la marque de la féminité. Et parmi les questions qui surgissent lorsqu'une mère Afar a fait la démarche d'envisager de ne pas faire exciser sa fille, on entend surgir : mais comment va-t-elle vivre avec « tout ça ». Et c'est une inquiétude pour cette mère, elle-même excisée, au milieu d'une population féminine excisée à 98 %, que « d'imposer » cette anomalie à sa fille. Car personne autour d'elle n'a l'expérience d'une vie personnelle et sexuelle avec « tout ça ». Le mythe est celui d'un développement excessif d'un clitoris qui prendrait la dimension d'un sexe masculin. Et il justifie le rite, la technique et les techniciennes. Le modèle est celui de la mère et de toutes les autres pour qui c'est devenu « naturel » de faire cela. Et la tradition, avatar de la culture lorsqu'elle recouvre un comportement intuitivement vécu comme néfaste, vient chapeauter le tout d'une couverture irréfragable.

Lutter contre les mutilations sexuelles dans ce contexte nécessite donc de prendre en compte cette réalité psychologique.

Inutile d'aller dire à ces femmes qu'ainsi elles ne sont pas de femmes complètes, qu'on leur a enlevé quelque chose de leur féminité alors que justement, pour elles, c'est cela qui fait d'elles des femmes à part entière.

Inutile d'aller faire la morale aux exciseuses qui sont dans ce contexte le « bras armé » de la société pour accompagner la condition féminine. D'ailleurs, et cela nous semble paradoxal mais on voit bien que c'est logique dans ce contexte, ce sont elles qui accompagnent les grossesses et les accouchements. C'est à dire que ce sont elles qui sont les techniciennes, comptables devant la société, de la bonne réalisation de la féminité jusque dans son avatar le plus accompli qu'est la maternité.

Par contre, on peut sans problème s'appuyer sur la contradiction manifeste pour les exciseuses entre ces actes, l'excision d'une part, et l'accompagnement des naissances de l'autre. Et sur la base de leur pratique, et la conscience intuitive qu'elles ont du lien entre la mutilation et les problèmes obstétricaux rencontrés au quotidien, leur montrer qu'il s'agit là de pratiques antagoniques, c'est-à-dire s'excluant nécessairement l'une l'autre. On peut ainsi leur proposer ( et elles sont en demande) une formation qui leur permette de « poser le couteau » sans perdre pour autant leur statut social, leur rémunération et donc leur moyen d'existence, tout en contribuant de façon efficace à luttre contre le fléau, perçu comme tel, des catastrophes obstétricales constatées tant pour les mères que pour les bébés.

Par contre on peut sans problème s'appuyer sur la revendication des femmes d'être mieux soignées, mieux accompagnées, l'accompagnement médical de qualité justifiant alors la remise en cause de ce qui reste une conséquence de la pratique mutilatoire. Car, dans le discours des femmes aux prédicateurs de la non-MSF que nous incarnons pour elles, émerge la revendication : nous voulons bien vous écouter quand vous nous dites que la MSF est néfaste, mais n'est-ce pas au moins aussi néfaste de n'avoir ni médecin, ni sage-femme, ni médicament, ni structure d'accueil de soin adaptée, ni moyen de transport pour les urgences …

Par contre on peut s'appuyer sur la conscience qu'ont les hommes des conséquences désastreuses des mutilation sexuelles, non seulement sur les processus de naissance, mais aussi sur les relations de couple.

Et cela nécessite effectivement une approche médicale, non pas seulement pour justifier scientifiquement le discours anti-MSF, mais pour montrer, par une organisation des soins efficace, que ce qui reste de problèmes de santé féminine lorsque les soins appropriés ont pu être prodigués est bien lié à la pratique des MSF.

 

Cet article est paru dans la revue "LES DOSSIERS DE L'OBSTÉTRIQUE" 

 

 

 

 

Par el sirachaire - Publié dans : mission en pays Afar
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 14 juin 2010 1 14 /06 /Juin /2010 23:36

Restent à décoder les mécanismes qui conduisent une mère à éliminer physiquement son nouveau-né à la suite du déni de grossesse.

Dans la plupart des cas, les mécanismes fondamentaux de la survie de l’espèce, qui induisent de la part de la mère les comportements protecteurs et nourriciers sans lesquels aucune espèce mammifère ne survirait, vont permettre de mettre en place, même avec retard, même avec maladresse voire avec mauvaise volonté, les comportements nécessaires à la survie du nouveau-né. Si la mère en est à l’évidence incapable, le père pourra la suppléer. Sinon la société assurera une prise en charge, soit dans le contexte familial élargi, soit au delà dans des institutions dédiées. Le plus souvent, la surcompensation psychosomatique spécifique permettra la mise en relation de la mère et de son nouveau-né par le mécanisme de la rencontre et aboutira à une « normalisation » plus ou moins aboutie de leurs échanges. La mère assumera ses responsabilités de maternage. Le bébé valorisera sa mère maternante. Chacun mettra en œuvre ses compétences à la relation. Des aides extérieures pourront améliorer les performances de l’un et de l’autre jusqu’à une optimisation « suffisante » de la relation. La « maternologie », comme sous-spécialité de la pédopsychiatrie, est l’exemple le plus pertinent des techniques d’accompagnement requises dans ces cas. Un accompagnement prolongé prenant l’aspect d’une véritable surveillance sera parfois nécessaire. Au maximum, le retrait de l’enfant confié à une famille d’accueil lui permettra de se développer au mieux dans ces circonstances troublées. Mais dans l’immense majorité des cas, la vie même du nouveau-né ne sera pas mise en cause.

Cependant, les quelques cas qui ont conduit à la large médiatisation du « déni » de grossesse sont ceux qui se sont signalés par le fait que le bébé n’a pas été autorisé à survivre à sa venue au monde. Le plus souvent, son trépas a été le fait d’un étouffement. : étouffement de ses cris, de ses pleurs, de sa manifestation de présence. Dans quelques cas, c’est la congélation qui sera la cause de sa mort. Mais il ne semble pas faire directement l’objet de sévices, de coups ou moins encore d’utilisation d’instrument tranchant ou contondant. C’est sa présence dans l’environnement immédiat qui est insupportable pour la mère. Il ne semble pas cependant être visé par un comportement agressif en tant qu’Autre. Ses cris, ses plaintes, ses mouvements sont simplement la manifestation d’une réalité inacceptable. C’est cette réalité qu’il faut gommer. L’arrêt des manifestations vitales suffit à régler dans l’instant le problème posé par sa présence. Le corps sans vie devient alors, mais alors seulement, l’objet d’une recherche de solution pour s’en débarrasser. Il sera, suivant les circonstances et les conditions immédiates d’environnement, soit enterré dans un jardin, soit jeté dans une poubelle, soit mis dans un lieu de conservation tel un congélateur. Ce sont les possibilités immédiates qui déterminent le comportement. C’est le reste inanimé de la grossesse impossible qui doit être soustrait de l’environnement pour que la vie continue après cette parenthèse.  Aucun rituel funéraire, même en cas de mise en terre, n’est le plus souvent attesté. Dans notre espèce où l’une des premières manifestations d’humanisation est le culte rendu aux morts et le rituel qui accompagne les hommages rendus au corps du défunt, ce comportement est unique. Il atteste que cet être n’est pas vécu comme un Autre vivant qui il convient de rendre les derniers devoirs. Ce n’est pas un défunt.

C’est que pour mourir, il faut être né. Pour être né, il faut avoir accédé au statut de Naissant.

Au moment de chercher à comprendre ce qui se passe dans cette extrémité, il faut donc revenir sur ce qu’est ce statut auquel je fais systématiquement référence en matière de Naissance. Il ne suffit pas d’exister pour être, il ne suffit pas de vivre, de se développer, de sortir du ventre maternel, pour Naître. Il ne suffit pas d’être venu au monde pour être né. Ce n’est pas le processus vital qui fait le Naissant. Ce n’est pas la rencontre, toujours inopinée, toujours aléatoire, toujours hors de portée d’une quelconque perception sensible, de deux gamètes dans une ampoule tubaire puis le développement d’un œuf, sa nidation puis sa croissance qui déterminent l’existence du Naissant. Tout au plus ces phénomènes biologiques  mettent-ils en place les conditions de l’existence physique de ce Naissant. Et encore… N’y a-t-il pas déjà quelque chose de l’existence d’un Naissant dans le désir d’enfant avant même que la rencontre des gamètes ne se produise ? C’est donc qu’un Naissant est autre chose que cet amas primordial de cellules en voie de différenciation puis d’organisation qui se développe dans l’organisme féminin à l’occasion du processus gravidique. Un Naissant n’est pas seulement un être biologique mais un organisme total psychosomatique, un être bio-socio-psychologique.

Pour qu’il existe, il faut qu’il trouve place dans un système de relations. Il faut qu’il accède à la conscience de ses parents comme un Autre, espéré, attendu, parfois redouté, éventuellement perturbateur ou réparateur, mais toujours installé dans le système relationnel, et évoqué comme tel dans le discours.

L’existence d’un individu de l’espèce humaine ne peut se concevoir en dehors du système relationnel établi avec les autres. Elle ne peut être attestée que dans la reconnaissance par les autres. La relation qui s’établit entre les individus succède toujours à la rencontre. Il faut être deux pour se rencontrer, il faut être deux pour que s’établisse la relation qui s’ensuit.

Nous avons développé l’idée que pour qu’une relation issue d’une rencontre s’établisse, il faut que chacun des protagonistes soit intéressé à la relation. Il faut que chacun fasse en sorte de correspondre autant que faire se peut à l’image que l’autre se fait de lui. Nous avons souligné le fait que la perception de l’Autre est au moins autant le reflet de sa réalité que du passage par les filtres à travers lesquels cette réalité émerge à la conscience. Chacun vient à la rencontre puis à la relation avec ses acquis expérimentaux et culturels, ce que nous avons qualifié d’ état éducatif ici et maintenant . Dans le moment et dans le lieu de la rencontre, chacun a une perception de l’autre qui lui est propre. Chacun a une perception de son image qui lui est propre. Chacun a une perception propre de l’image qu’il imagine que l’autre a de lui, sans cependant avoir jamais la possibilité d’accéder à la connaissance de cette image. Si la relation qui s’installe le gratifie, il va tenter de « coller » à cette image. Dans le même temps, grâce à ses filtres d’affect, chacun va occulter les éléments de l’image de l’autre qui pourraient obérer la qualité de la relation. Nous avons insisté sur le fait que, du coup, il s’agit au mieux d’un malentendu qui dure, chacun cherchant à apporter à la relation un comportement qui le fasse accepter comme partenaire.

La particularité de la rencontre avec le Naissant dans sa période intra-utérine est liée au fait qu’il ne se donne pas à voir. Ainsi l’image que l’autre a de lui ne dépend pas du tout de son image propre, elle ne dépend que de l’imaginaire de l’autre. Ne pouvant le voir, cet autre entre en relation avec une image qu’il se forme, totalement indépendante de la réalité. Cette image est uniquement basée sur son état éducatif du moment et du lieu, sans que l’autre-bébé ne puisse influer sur les caractéristiques de cette image. Et ce n’est pas l’imagerie médicale qui y change quoi que ce soit. Tout au plus installe-t-elle quelques éléments de référence supplémentaires, pas toujours pertinents pour améliorer la relation. Mais l’image de l’autre-bébé reste liée à l’imaginaire : c’est cet «enfant fantasmé » qui sera le partenaire de la relation. Et du coup, on sait que la rencontre qui se produit à la venue au monde va être le lieu de la confrontation entre enfant réel et enfant fantasmé avec les problèmes que cela pose.

L’accession au statut de Naissant sera le produit de la valorisation de la relation ainsi établie. Les changements en cours pour la femme qui devient mère, tant au niveau physique que psychologique et au niveau du statut social, constituent autant de mutations. Et chaque mutation sera grevée de la balance entre bénéfices attendus et pertes probables. Chacune pourra être ainsi perturbée par un retard mutatoire, voire au maximum empêchée par un refus mutatoire. Des changements sont aussi en cours pour les autres acteurs de la Naissance que sont le géniteur qui doit devenir père, les enfants déjà nés qui doivent devenir frère ou sœur, les parents, grands-parents, amis etc. qui vont avoir des effets du même ordre. Et le processus mutatoire de chacun aura une influence sur celui des autres dans le cadre de leurs relations.

La tolérance psychosomatique de la femme enceinte au processus gravidique qui l’affecte sera le produit de ces phénomènes. Elle aussi influera sur la perception du bébé et son accession au statut de Naissant.

Dans l’immense majorité des cas, la question de cette accession se posera, bon gré mal gré, dès la révélation de l’état de grossesse, car la femme est prise dans le système des relations sociales qui lui dictent une grande part de ses comportements. Les modes, modèles, techniques, rites et mythes imposent là comme ailleurs leurs règles et leurs limites.

Le refus mutatoire impliquant le refus du processus gravidique a trouvé droit de cité récemment ar le biais de l’IVG. Il permet de recourir à des techniques éprouvées pour l’interrompre jusqu’à une certaine limite de temps. Cependant ce refus ne se fait pas sans ambivalence et donc sans souffrance au moment de la décision. Ce qui le permet sans trop de dommages, c’est que le produit du processus gravidique en cours n’accède pas au statut de Naissant. Il n’a alors pas plus de valeur sociale et relationnelle qu’une grossesse extra-utérine. Son évacuation participe des mécanismes de survie. Encore faut-il que la décision soit prise dans les délais impartis.

Le déni sera la seule manière de refuser la mutation maternelle capable de ne pas entraîner de souffrance psychosomatique. Les mécanismes de la tolérance psychosomatique ne seront pas mis en jeu, aucune ambivalence ne viendra semer le trouble. La question de l’accession du bébé au statut de Naissant ne se posera pas. Aucune relation sociale ne sera établie avec lui. Il n’aura pas d’existence. L’absence de perception sensible grâce aux filtres d’affects évitera les questions qui fâchent.

A tout instant de la grossesse cependant, et après l’accouchement surtout, ce déni peut cesser, soit par prise de conscience directe, soit par l’intervention des autres. Et c’est le plus souvent le cas. Au pire l’accouchement sous X et l’abandon accompagneront ce déni qui n’a pu perdurer. Mais, même dans ces conditions extrêmes, l’accession au statut de Naissant a eu lieu et c’est un Naissant qui est mis au monde, un Naissant qui est confié à d’autres.

Le déni qui va au bout est une exception. La non-accession au statut de Naissant laisse alors le bébé dans un état statutaire bien défini par la formule des juristes qui le désignent comme pars viscerum matris. Cette formule désigne le bébé in utero, avant que son externalisation du corps maternel ne fasse de lui une personne. Il s’agit d’une fiction juridique qui permet de prévoir les droits patrimoniaux de cet individu dès lors qu’il sera « né vivant et viable ».

Hors de l’accession au statut de Naissant, le processus d’accouchement n’est alors que l’extériorisation, l’expulsion de cette partie des organes de la femme qui se détache d’elle sans acquérir une autre valeur. Ses manifestations vitales incongrues devront être empêchées. Cela fait, il n’est plus alors question que de s’en débarrasser. Les procédés seront les plus expéditifs possibles : la poubelle ou l’enfouissement.

Il semble malgré tout persister par rapport à ce « déchet » d’organisme un comportement de non détérioration qui conduit à l’emballer sommairement, voire à le protéger de la corruption par la congélation et la conservation, y compris à travers les déménagements successifs. Ce qui est sûr c’est qu’il ne sera pas habillé, signe de sa permanence au statut d’objet.

Cf Le Naître Humain . L’Harmattan éditeur Paris 1999 - p

Le Naissant – L’Harmattan éditeur Paris 2007

ibidem 1

Par el sirachaire - Publié dans : psychosomatique
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 4 juin 2010 5 04 /06 /Juin /2010 21:11

Véronique Courjault est sortie de prison. Cette dame avait été condamnée à 8 années de réclusion pour avoir dénié la réalité de 3 grossesses et avoir congelé ses bébés à leur venue au monde. Elle a par ailleurs des enfants dont elle s’occupe tout à fait normalement, étant pour eux, comme dirait Winnicot, une mère suffisamment bonne.

 

Au moment de la découverte de l’affaire et ensuite du procès, on avait longuement glosé sur le fait que ce triple assassinat était le résultat du « déni de grossesse ». Et d’essayer d’expliquer l’inexplicable avec des mots d’explication parfaitement inadaptés et à ceux qui étaient à l’écoute et aux faits évoqués.

 

Des mots inadaptés aux auditeurs, c’est-à-dire incompréhensibles pour eux, c’est monnaie courante dans la bouche de gens non compétents sur le sujet évoqué, en d’autres termes de gens qui parlent de ce qu’ils ne connaissent pas. Les journalistes sont souvent de ceux-là. C’est moins acceptable de la part de « spécialistes » qui sont de gens supposés savoir. Mais, souvent, c’est là une manière de langue de bois qui est utilisée ; car parfois les spécialistes pataugent, les gens supposés savoir ne savent pas et alors ils parlent pour ne pas en avoir l’air.

 

Car si on veut exposer une idée sur un quelconque sujet, surtout quand il s’agit d’une réalité concrète qui nécessite d’être expliquée, encore faut-il avoir les moyens de décoder les éléments constitutifs de cette réalité. Faute de mieux, on a donc ressorti  des tiroirs de la pathologie psy (chologique ? chanalytique ?) le concept de déni de grossesse.

 

Le grand Robert donne comme définition du déni : refus de reconnaître comme vrai. Et il n’atteste comme exemple que le déni de justice, dont se rend coupable un juge qui refuse de juger sous des prétextes dilatoires.

Le grand Larousse du XXéme siècle dit : action de dénier un droit, de refuser ce qui est dû. Et il reprend le même exemple attesté.

Littré donne une définition nette : action de nier. Puis il leur emboîte le pas en donnant à ce mot le caractère de terme de jurisprudence.

Le Quillet donne la même définition et ajoute : n’est guère utilisé que dans des locutions déni d’aliments, déni de renvoi, déni de justice.

 

Si l’on en croit l’association qui milite pour sa reconnaissance, le déni de grossesse se définirait comme le fait, pour une femme enceinte, de ne pas avoir conscience de l’être.

En psychanalyse, le terme "déni" a aussi sa définition : il s'agit d'un mécanisme de défense qu'un individu met en place pour se protéger d'une souffrance par trop insupportable.

 

Et c’est là que le bât blesse. Car d’une part le terme de déni semble avoir été utilisé pour les besoins de la cause sans que son sens premier ne soit retenu. D’autre part, et pour autant que l’on tienne à utiliser ce terme dans cette nouvelle acception, on peut certes en même temps définir le déni de grossesse comme une absence de conscience d’un état physiologique et définir le déni comme un mécanisme de défense, autant le lien entre les deux est difficile à établir.

Le plus simple est alors de considérer que le déni de grossesse est une pathologie psychiatrique. C’est ce que l’Association précitée prône en considérant qu’il s’agit d’une parmi « les principales affections psychiatriques ».

Jessica Bily, jugée pour infanticide, a été acquittée pour ces raisons par la cour d’assises du Hainaut. La cour a reconnu le déni massif de grossesse de l’accusée, que les experts avaient mis en lumière durant le procès.

Et le bât blesse d’autant plus que dans ce cas comme dans celui V.C., il y a eu des morts néonatales, et que la problématique du déni de grossesse a été mise en avant seulement lorsqu’elle a conduit à la mise à mort du nouveau-né.

 

Je voudrais intervenir successivement  sur  trois points.

Premier point : y a-t-il un mécanisme biologique identifiable qui permette de ne pas avoir conscience d’être enceinte alors que la grossesse est en cours ?

Deuxième point : quelle logique interne peut conduire à l’infanticide après le déni ?

Troisième point : dans le cas de VC, qu’est-ce qui conduit à congeler ses bébés et à les maintenir congelés pendant des années


Y a-t-il un mécanisme biologique identifiable du déni ?

 

Pour répondre à cette question, on ne peut pas se référer aux « topiques » freudiennes . Celles-ci exposent des mécanismes mentaux sans, à aucun moment, leur reconnaître un quelconque substratum physiologique. On veut bien alors admettre que certains d’entre eux puissent avoir des effets organiques. C’est la base de la pathologie dite psychosomatique. La « somatisation » psychogène, dans le cadre des névroses,  est admise sans que les mécanismes physiologiques en soient exposés, encore mois démontrés. Et ce, alors que Freud lui-même, dans sa correspondance avec G. Groddeck, avait reconnu que la psychogenèse des troubles somatiques était sujette à caution.

Les travaux de H.Laborit nous éclairent cependant bien sur ces mécanismes. L’inhibition de l’action et ses conséquences pathologiques ne peuvent plus être balayées d’un simple mouvement de menton. On les laisse cependant dans l’ombre.

 

Mais cela n’explique pas les phénomènes en cause dans le déni de grossesse. Une vie d’obstétricien m’a permis d’être confronté à ces manifestations.

Quelques exemples : une patiente se présente à la maternité avec d’importantes douleurs abdominales. Elle ne se sait pas enceinte. C’est encore une époque sans échographie et la patiente est obèse. Pas d’obstétricien sur place. Le chirurgien l’opère pour coliques néphrétiques. Le bébé pèse 4 Kg.

Autre cas : une jeune adolescente de 14 ans consulte pour fatigue anormale, règles irrégulières. Elle n’a jamais eu de pénétration génitale, juste des caresses un peu proches avec son petit ami. Quand elle s’allonge sur la table d’examen la voussure abdominale est évidente. L’échographie confirme une grossesse de 6 mois.

Autre cas : une jeune fille vient à la maternité amenée par les pompiers. Son bébé entre les jambes un peu coincé par la culotte en nylon. Elle est totalement sidérée par ce qui arrive. Pendant qu’on s’occupe d’elle, son père, qui l’élève seul, tourne en rond dans le couloir, abasourdi, se parlant à lui-même : « je voyais bien qu’elle mangeait bien… j’étais content qu’elle arrête de maigrir… elle avait de bonnes joues… ».

Autre cas : grossesse ignorée par la jeune mère adolescente et complètement passée inaperçue de ses parents. Accouchement un peu prématuré sans plus. La structure familiale permet la prise en charge du bébé par sa mère qui l’allaite, et par ses grands-parents qui l’accompagnent sans un mot de reproche.

Dernier cas : une patiente est suivie en consultation de grossesse. Elle ne perçoit pas les mouvements de son bébé. Au 9éme mois, alors que les mouvements sont visibles par tout le monde, aucune perception n’est possible par la mère. Dans ce cas, il n’y a pas de déni de grossesse. Simplement, le mécanisme d’absence de perception de la réalité du bébé est en place. À la grossesse suivante, la perception sera présente normalement.

 

Ce dernier cas est significatif de ce qui est en cause et interroge le clinicien.

En effet, les autres situations citées sont finalement sinon banales, du moins banalisées. Et les explications  de comptoir sont aisées à trouver : la grosse qui ne se voit pas grossir, la gamine qui ne sait pas que l’on peut être enceinte simplement par contact du sperme avec la glaire, le père qui ne voit pas sa fille comme une femme et la fille qui cache soigneusement son état, la gamine qui est enceinte mais qui ne s’en rend pas compte ou qui ne peut se résoudre à se l’avouer.

Mais la femme enceinte, qui se sait enceinte, dans un couple constitué, avec un désir d’enfant exprimé et vécu en couple, qui consulte régulièrement et participe à un groupe de préparation à la naissance où la recherche et la reconnaissance des sensations profondes est un des maîtres mots, et qui ne perçoit pas les mouvements de son bébé jusqu’à la fin de la grossesse, c’est un cas qui sort des limites imaginables. Même la psychiatrie ne peut nous être d’aucun secours, tellement cette personne est adaptée, équilibrée et sans aucun trouble de la personnalité repérable.

 

Nous avons proposé une explication à ce type de phénomène dans notre ouvrage « Le Naître Humain » paru en 1999. Nous allons en donner un résumé.

Les organismes vivants vivent dans un environnement dans lequel ils puisent les approvisionnements nécessaires à assurer leur survie. Les animaux, mobiles dans l’environnement, sont dotés de systèmes qui leur permettent d’y repérer les substrats nécessaires et d’aller les prélever en tant que de besoin. En même temps, l’environnement contient des éléments susceptibles de mettre la survie en danger par le mécanisme de l’agression, le plus souvent déterminée par la situation de l’organisme considéré dans la chaîne alimentaire. Un autre facteur peut déterminer un comportement agressif, c’est la reproduction, la recherche du partenaire et les compétitions qui s’ensuivent. Approvisionnement énergétique et recherche du partenaire de reproduction constituent les besoins fondamentaux des organismes vivants mobiles dans l’environnement. L’agression étant susceptible de mettre en cause la survie, des mécanismes sont en place pour répondre à l’agression. Les comportements de réponse à l’agression sont toujours de deux types : soit la réponse agressive visant à neutraliser l’agresseur, soit la fuite.

Ceci est vrai d’un bout à l’autre de l’échelle des espèces, y compris l’espèce humaine.

Avec l’évolution, des superstructures neuro-psychiques de plus en plus complexes se sont mises en place. Les réponses à l’agression se sont complexifiées en même temps.

Dès le stade pré-humain (psychisme perceptif), l’anticipation est possible et l’évaluation de la situation agressive peut conduire à ne choisir ni la fuite ni la lutte lorsqu’elles apparaissent impossibles : avec l’expérience de l’inefficacité de l’action, un comportement nouveau apparaît, celui d’inhibition de l’action. Il s’agit d’un comportement d’attente en tension qui crée des perturbations physiologiques et à la longue des dégâts organiques. Au stade de la conscience humaine, cette inhibition de l’action est responsable de ce que l’on appelle les troubles psychosomatiques, troubles organiques sensés être d’origine psychique. Ces troubles peuvent aller de l’urticaire au psoriasis, de la colite spasmodique à l’asthme bronchique, mais aussi à l’ulcère gastrique, à l’infarctus du myocarde et au cancer.

A ce stade cependant apparaît la capacité d’avoir conscience de soi, d’identifier son organisme comme objet de connaissance et donc de prendre conscience des sensations qui en proviennent. Cette perception est possible chaque fois que les mécanismes d’adaptation physiologiques sont mis en défaut et qu’une adaptabilité supplémentaire est nécessaire. Cette perception se fait sous la forme consciente suivante : « j’ai faim » ou « j’ai soif » par exemples, et exige de mettre en place des stratégies pour alimenter son organisme en substrats énergétiques ou en eau. Elle peut aussi se faire sous la forme « j’ai mal » lorsque le besoin d’adaptabilité supplémentaire est dû à un désordre organique, une inflammation, une tumeur etc…

En même temps, la conscience humaine s’accompagne d’un comportement relationnel avec les autres membres de l’espèce et l’organisation de ces relations dans le cadre de la société.

Pour l’être humain, la société devient un deuxième environnement à côté de l’environnement biosphérique.

Ainsi, l’organisation sociale devient porteuse des mêmes avantages et inconvénients que la biopshère : possibilités de pourvoir aux approvisionnements et situations agressives.

Mais elle est aussi à la base de frustrations du fait de  l’établissement des dominances, et du fait de ces frustrations, elle crée un type particulier d’agressions auxquelles l’individu a du mal à se soustraire : le stress psychososial.

Les mécanismes de réponse à l’agression sont cependant univoques ; en cas de stress psychosocial la lutte est inefficace, la fuite est impossible, l’inhibition de l’action devient la règle. 

Parmi les effets de la vie en société, on notera qu’un certain nombre de comportements basiques vont devoir évoluer. Par exemple : déféquer ou uriner sont des actions biologiques génétiquement programmées mais, dans le contexte social, elles exigeront des comportements adaptatifs complémentaires. L’anticipation de l’action physiologique, pour la mettre en œuvre dans le contexte social, exigera la perception des organes internes (la vessie pour ce qui est d’uriner) mais  dans ces cas, la perception ne sera pas due à un désordre organique, mais à un apprentissage qui installe dans les centres de commande nerveuse un frein à l’action spontanée. Cet apprentissage est celui de la « propreté » condition rapidement essentielle à la socialisation et rédhibitoire lorsqu’elle n’est pas maîtrisée.

Ce type de frein psychosomatique sera installé progressivement dans tous les domaines de la vie sociale, interférant ainsi systématiquement dans les mécanismes physiologiques d’adaptabilité spontanée génétiquement programmés.

Les interdits prendront place « naturellement » comme blocages physiologiques.

Et lorsque les adaptations supplémentaires ne pourront s’exprimer faute de pouvoir réunir les conditions de leur réalisation (WC disponibles par exemple, continence difficile voire incontinence), ces freins psychosomatiques acquis agiront comme des agressions internes et aboutiront à des comportements soit de réponse agressive (transgression de l’interdit, pipi ou caca dans un coin de rue…), soit de fuite (exclusion du risque par exclusion des relations sociales), soit inhibition de l’action (constipation p.e.).

On voit bien dans ces exemples que l’animalité n’est plus déterminante. Les mécanismes d’adaptation génétiquement programmés sont mis en difficulté par les contraintes sociales et l’adaptabilité supplémentaire nécessaire vient en compétition avec la physiologie. Le contexte social se comporte comme un deuxième environnement ayant des exigences comparables pour la survie que l’environnement biosphérique. Le risque d’exclusion sociale du fait de l’inadaptation à ces contraintes impose des apprentissages contraignants, sous peine de perdre les avantages liés à l’insertion sociale.

Mais la mise en place du psychisme conscient a une autre conséquence. La conscience humaine a ceci de particulier, nous l’avons répété plus haut, qu’elle est capable de prendre conscience de soi. Et le moyen de cette conscience de soi est nécessairement la perception de ce qui se passe en soi, la perception des phénomènes organiques internes, au même titre que les phénomènes qui se produisent dans l’environnement. Les cinq sens ont cette capacité de refléter l’environnement dans ses diverses composantes sensibles : lumière (vision), variations de pression (sons, tact), variations chimiques (goût, olfaction).

Les sensations en provenance des organes internes sont véhiculées au cortex par les mêmes voies qui les véhiculent vers les noyaux centraux qui assurent la régulation des fonctions vitales. La perception de ces sensations se fait spontanément lorsque les conditions organiques exigent une adaptabilité supplémentaire que les mécanismes de régulation automatique ne peuvent assurer. Une action dans et sur l’environnement est alors nécessaire. La prise de conscience permet la mise en œuvre d’une stratégie adaptée (sensation de faim conduisant à la recherche de substrats, de soif conduisant à la recherche d’eau, de désordre organique conduisant la consultation médicale…).

L’ensemble des perceptions et la représentation globale qui en découle est appelée schéma corporel.

Le problème, c’est que le cerveau limbique, celui qui gère les émotions, le plaisir et la douleur, mémorise l’ensemble des sensations éparses dont l’ensemble constitue une situation déterminée. Et l’ensemble des ces sensations inclut bien évidemment celles qui proviennent de l’environnement et celles qui proviennent concomitamment du milieu, qu’elles soient liées par une relation de cause à effet (le feu, la chaleur et la destruction locale de tissus par la brûlure déterminant une perception de douleur) ou par un simple concours de circonstances (la lumière et la douceur de la brise un soir d’été et les fragrances issues d’un corps de femme déterminant une réaction de désir ou de plaisir). L’ensemble des sensations perçues concomitamment constitue dès lors une  « image »  composite de la situation. La réapparition d’une des sensations est susceptible de ramener inconsciemment à la situation qu’elle évoque, déterminant les réactions organiques d’adaptation liées à cette situation. Ce sera une réaction d’évitement s’il s’agit d’une situation désagréable, de réenforcement et de recherche s’il s’agit d’une situation agréable.

Cette perception se heurte cependant à une difficulté liée aux capacités fonctionnelles du cortex associatif, siège de la conscience : l’apparition d’une image consciente est supportée par un réseau d’interconnexions neuronales couvrant la totalité du cortex. Il ne peut s’en former qu’une seule à la fois. C’est l’origine de la réaction d’effacement décrite par Pavlov. Il est donc indispensable que des filtres d’affect soient en place et en fonction permanente pour ne laisser passer au niveau de la conscience que les sensations indispensables à la survie immédiate.

Le sujet peut malgré tout fixer son attention sur autre chose que sa survie immédiate. Par exemple, l’assistance à une conférence ou à un cours de formation professionnelle. Les sensations profondes sont alors bloquées par les filtres d’affect qui sélectionnent les sensations liées à la situation éducative.  Une envie d’uriner pourra ainsi être occultée pendant longtemps. Elle va cependant s’imposer tout à coup à partir d’un certain seuil de nécessité adaptative. Les filtres d’affect « choisiront » alors de laisser passer la sensation d’envie d’uriner. Celle-ci effacera toutes les autres et en particulier le discours de l’enseignant ou du conférencier qui ne sera plus qu’un brouhaha inaudible du fait de la réaction d’effacement.

Ce blocage des sensations profondes est donc sélectif et peut même aller à l’encontre du choix du sujet. L’important est de noter que l’émergence des sensations profondes à la conscience est indépendant de la volonté. Il obéit à la règle irréfragable de tout mécanisme en fonction dans un organisme vivant : la survie avant tout, avec deux impératifs à satisfaire : la recherche des approvisionnements et la défense contre l’agression.

 

Le mécanisme biologique du déni.

C’est ce deuxième volet des mécanismes de survie qui va être en cause dans ce que l’on appelle jusqu’ici faute de mieux le « déni de grossesse ». En effet, la transmission des informations à partir des organes profonds, de même que celle des informations en provenance de l’environnement va faire l’objet d’une filtration sélective. Parmi les innombrables informations qui affluent vers les centres nerveux à chaque instant du temps, un choix drastique est dicté par le cortex qui ne peut prendre conscience que d’une sensation ou groupe de sensations constituant une « image » à la fois.

Cette filtration sera dite positive chaque fois qu’elle imposera une prise de conscience rapide en cas de danger immédiat réel ou supposé (odeur de fumée, frôlement non identifié, bruit suspect…) ou en cas de besoin physiologique nécessitant une adaptabilité supplémentaire (pipi, caca, faim ou soif…).

Mais elle pourra être négative chaque fois que l’affect concerné sera identifié comme susceptible de déclencher une réaction, non pas d’adaptation ou de réponse à l’agression par la fuite ou la lutte, mais une réaction d’inhibition.

L’affect est alors repéré comme agressif EN LUI-MÊME par les filtres d’affect. Contre cet affect agressif, la réponse sera du même type que celle qui concerne toute agression : la réponse agressive consistera en une distorsion de l’affect qui n’émergera à la conscience que de manière altérée voire complètement transformée, la réponse par la fuite consistera en une occultation pure et simple de l’affect.

Dans le premier cas, le décodage de la sensation sera perturbé et la prise de conscience sera faussée. Le comportement induit sera inadapté à la situation réelle. Combien de grossesses sont successivement adressées à des spécialistes du tube digestif (pour des vomissements inexpliqués), du système respiratoire (pour des toux rebelles), du système circulatoire (pour des problèmes veineux) avec tous les examens complémentaires qui vont avec, échos, radios, endoscopies etc… voire des psychiatres pour des troubles évidents du comportement. Et ce « déni », par les mêmes mécanismes, concernera les personnes entourant la femme enceinte : particulièrement les parents pour le filles trop jeunes, ou le mari dans le cas les plus fréquents. Le diagnostic de grossesse finit quand même par se faire, mettant fin à la méconnaissance du processus gravidique. Les mécanismes du déni pourront continuer à fonctionner avec occultation des sensations significatives. Le déni lui-même en tant que comportement social laissera place aux difficultés d’adaptation. Tous les cas de figure sont alors possibles : de l’acceptation plus ou moins facile, avec plus ou moins de symptômes perturbateurs au refus catégorique avec recherche des moyens d’échapper au processus gravidique et/ou à ses conséquences jusqu’à l’accouchement sous X et l’abandon du nouveau-né.

Dans le deuxième cas, c’est l’occultation pure et simple de l’affect qui prendra le masque du déni. Dans le cas qui motive notre réflexion, il concerne la femme enceinte, mais aussi assez étonnamment le mari, compagnon et partenaire sexuel. Les affects qui pourraient alerter sur l’état de grossesse sont purement et simplement occultés. Les perceptions connexes au niveau des seins, de l’abdomen, des organes génitaux sont eux aussi barrés ce qui fait dire aux personnes que ces phénomènes n’ont jamais existé.

On sait que, à l’inverse, une femme peut « faire » une grossesse dite nerveuse ; elle perçoit des sensations totalement « inventées », en fait complètement réinterprétées, par le système de filtration des affects. Ses seins gonflent, son ventre s’arrondit, elle perçoit des mouvements dans son abdomen et elle est, bien sûr, en aménorrhée. Et en l’absence d’examen médical spécialisé, elle peut mener cette « grossesse » à terme. Certaines cultures ont d’ailleurs officialisé ce type de situation avec la notion d’ « enfant endormi » qui peut attendre des années le retour de son père.

De la même façon, une femme enceinte pour qui la grossesse n’est tout simplement pas vivable, peut faire une non-grossesse d’un bout à l’autre du processus physiologique. La différence c’est que là le terme du processus c’est l’accouchement et que, d’une manière ou d’une autre, elle devra s’y confronter.

 

Cette situation de déni d’un vécu psychosomatique inacceptable, invivable au sens propre du terme, n’est pas spécifique de la grossesse. Combien de personnes, atteintes d’une pathologie grave, occultent complètement les sensations qui devraient les alerter et les conduire à consulter. Les centres anticancéreux sont pleins de ces personnes. L’impossibilité d’accepter de prendre conscience d’une pathologie gravement connotée, de vivre cette situation de pathologie dangereuse pour la survie, entraînera la consultation tardive et parfois le traitement impossible.

 

La particularité du déni de grossesse, par rapport au déni d’une autre pathologie, est qu’il concerne non pas une mais deux entités psychosomatiques dont les trajectoires vitales se croisent à l’occasion de la grossesse : le fœtus qui se développe dans le sein de la mère voit son existence déniée en même temps que se dénie l’état de grossesse de sa génitrice. De ce fait, il n’accède pas au statut de Naissant. Mais, au terme du processus gravidique, lorsque se produira le processus de l’accouchement, il faudra faire avec cet individu inattendu, dont la seule existence change les statuts et implique les rôles nouveaux que toute naissance implique pour lui-même et son entourage, sauf que cette venue au monde est tout sauf une naissance, et que ce nouveau-né n’est pas un Naissant.

Un déni de grossesse, c’est quoi ? www.afrdg.info/article.php3?id_article=1

Jessica Bily a été acquittée par la cour d’assises du Hainaut. www.lalibre.be/actu/belgique/article/569929

néologisme formé par le Dr Tourné pour désigner l’embryon, le fœtus, le nouveau-né puis le nourrisson et le petit enfant jusqu’à l’âge de 2 ans et demi, la période qui court de la prise de conscience de la grossesse par la mère jusqu’à la fin de la structuration du système nerveux central est la période de Naissance. Cf le livre « Le Naissant » édité par l’Harmattan Paris 2007.

Par el sirachaire - Publié dans : psychosomatique
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 27 avril 2010 2 27 /04 /Avr /2010 04:14

A côté de la conscience et de la pensée, je voudrais maintenant dire un mot de la façon dont émerge à la conscience ce qui va devenir rapidement une idée. Cette idée émergeant à la conscience est un élément structurel de la pensée.

Le processus d’idéation est donc un processus essentiel.

Nous avons évoqué la façon longtemps informelle dont fonctionnent les superstructures neuropsychiques pendant la première période de Naissance. Les interconnexions sensorimotrices se mettent en place suivant les indications du programme génétique : celui-ci programme les interactions, les inter-réactions dans  les circuits sensorimoteurs, avec les influx positifs et négatifs, les rétroactions etc… C’est vrai pour l’activité musculo-squelettique à la base de l’autonomie motrice dans l’environnement, c’est vrai aussi pour ce qui sera indispensable comme système réflexe au moment de la sortie de l’environnement utérin : mise en route de l’activité respiratoire et immédiatement après de l’activité dite « de succion ». Les mouvements in utero permettent la mise en place de toutes les interconnexions de l’activité motrice de base. La sensorialité périphérique et profonde intrique ses capteurs et les informations qu’ils procurent au fonctionnement du système. Une activité des muscles dédiés à l’activité respiratoire est très tôt repérable sans nécessité du moment. Elle est totalement déterminée par le programme génétique.

Les afférences liées au tact permettent ainsi le repérage spatial de l’environnement, mais aussi quelques expérimentations de la perception du corps propre. L’environnement intervient dès ce moment malgré l’apparente « pauvreté » de ses affects. Le corps propre intervient comme sujet et objet de perception. Un autre type de « bouclage » intervient alors avec l’amorce de ce que l’on nommera un jour la recherche de la satisfaction, voire du plaisir. C’est ainsi que les organes génitaux seront perçus très tôt et leur contact recherché. C’est ainsi que la sensibilité de la langue associée à son activité musculaire recherchera les contacts extérieurs au corps susceptibles de diversifier les informations. La motricité associée des lèvres, des joues etc… mettra en place les bases de la succion. La motricité du membre supérieur et particulièrement de la main et des doigts induira rapidement la possibilité d’expérimenter la succion du pouce. On a même vu des bébés sucer leur propre sexe voire se masturber in utero.

A ce stade il n’y a pas de processus d’idéation.

La programmation génétique reconnaît un certain nombre de stades de maturation et d’organisation, chacun utilisant comme base les acquis du stade précédent. Le fonctionnement cortical est à ce stade essentiellement dédié à la coordination des fonctions végétatives et des fonctions de relation. L’activité musculaire vient en sus. Le processus téléologique qui sous-tend sa mise en place est évident avec sa finalité de survie immédiate. Ne pas respirer et ne pas téter sont, dans les conditions « naturelles », synonymes de mort. Cela n’a, dans ces conditions, qu’une importance négligeable au niveau individuel. Au niveau de l’espèce, c’est la garantie que des individus dénués du moyen de survivre ne se reproduiront pas. Mais l’activité corticale est dès ce moment indispensable à ces processus. Les centres de récupération d’information sont à la base de la mise en place de réflexes qui seront qualifiés à la venue au monde de réflexes « absolus ». Cela veut dire que ce sont déjà des comportements coordonnés complexes qui nécessitent un centre pour leur coordination en même temps que pour leur mise en route. Ils intègrent déjà des informations « potentielles » en provenance de l’environnement (phéromones péri-mammaires, indications tactiles), et des activité motrices complexes constituant le réflexe de fouissement (orientation, reptation, embrassement, agrippement, succion). 

L’idéation, c’est-à-dire la formation d’un reflet psychique complexe d’un ensemble d’éléments dérivés de l’environnement et de son interaction avec le milieu, ne se mettra en place que dès l’instant qu’une relation à autrui sera convoquée dans le système nerveux comme voie, et rapidement comme moyen, de la survie. En effet, à ce moment, un processus d’anticipation devra se mettre en place du fait de l’instabilité de la présence des éléments du nouvel environnement biosphérique et social.

Jusque là, les comportements coordonnés complexes à base de réflexes absolus n’ont besoin que de stimuli adaptés pour se mettre en route. En dehors de la présence de ces stimuli, ils restent en réserve jusqu’à leur réapparition.

In utero, les conditions particulières de cette période font que l’entraînement à ces réflexes et leur maintien en éveil semble à commande génétique.

Dès la venue au monde, les conditions d’environnement et les besoins fondamentaux ressentis prennent le relais pour mettre en route et maintenir ces comportements indispensables à la survie. Leur maintien est alors doublement conditionné, et par la satisfaction du besoin qu’ils procurent et par la répétition indispensable de leur système d’action-réaction dans le mécanisme de survie. Mais comme pour tout système réflexe, l’expérience montre que l’absence de stimulus et/ou l’absence de nécessité de la mise en œuvre du comportement concerné (gavage prolongé dans le cadre de problèmes néonataux par exemple), non seulement font disparaître le réflexe mais encore rendent difficiles voire quasiment impossibles les acquisitions ontologiquement programmées à partir de ce système réflexe. Le simple fait de ne mettre en place les conditions d’expression du réflexe que trop tardivement par rapport à la période idéale (ex : la mise au sein dans la première demi-heure) retarde encore sa mise en route et rend inopérante la programmation génétique.

En effet, pour cet ensemble réflexe comme pour un certain nombre d’autres, il existe une période sensible où il s’exprimera au mieux dans le conditions « naturelles ». Cette période est courte, une demi-heure environ. Au-delà de cette période, la réceptivité aux stimuli est émoussée, la mise en route du réflexe se fera de façon « paresseuse », et devra être accompagnée. Un « ré-apprentiss age » est alors de fait indispensable qui, lié à l’absence de stimulation correcte des autres éléments du comportement (absorption du colostrum, vidange des galactophores à la base d’une « montée de lait » harmonieuse chez la mère), crée les conditions d’une dysharmonie comportementale. C’est cette dysharmonie qui nécessitera des mesures compensatoires, de la protection du mamelon à l’arrêt de l’allaitement et au biberonnage.

On voit dès lors apparaître, et immédiatement à la sortie du ventre maternel, le deuxième environnement spécifique de l’être humain, l’environnement social et ses conséquences. Celles-ci peuvent être positives pour la survie par l’utilisation de moyens  artificiels d’oxygénation et/ou d’approvisionnement énergétique en cas de carence temporaire des comportements génétiquement programmés du fait par exemple d’une souffrance fœtale. Ce sont alors des moyens de démultiplication voire de substitution des capacités adaptatives spontanées en défaut.

Elles peuvent être plus questionnables en cas de perturbation volontaire des mécanismes d’adaptation sur des bases où les exigences de la survie sont plus distantes des besoins immédiats du bébé, et concernent plutôt a mère et par son intermédiaire un certain nombre d’équilibres individuels ou collectifs de l’environnement social.

Dans ce domaine encore, on retrouve la conjonction indispensable du hasard et de la nécessité.

Le hasard, c’est ce qui a conduit progressivement, de mutation en mutation, à la constitution d’une économie psychosomatique efficace pour la survie. En particulier en ce qui nous concerne, la mise en place de superstructures neurologiques capables de devenir le support de la pensée est évidemment le produit de cette « évolution ». C’est aussi, dans certains cas, le développement sous-optimal de certaines structures, particulièrement dans le domaine sensoriel (cécité, surdité..) ou organo-moteur (bec de lièvre, fente palatine…).

Mais la mise en œuvre des potentialités de ce système ne se fera que sous la pression de la nécessité. Ce sont les conditions objectives de la survie en dehors du ventre maternel qui vont imposer de nouvelles compétences dans le nouvel environnement. Entre le « fœtus » in utero la veille de sa venue au monde et le nouveau-né à la sortie du ventre maternel, il n’y a aucune différence fondamentale de structure. Tout au plus peut-on considérer que l’expérience de l’accouchement apporte des éléments particuliers sous forme de traces qui auront leur place dans le développement ultérieur. On peut y ajouter cette « analgésie » fournie par l’inondation de l’organisme maternel en ocytocine au cours du processus d’accouchement qui contribuera probablement à faire de cette hormone ce que certains dénomment hormone du « plaisir ». Mais la structure du système nerveux n’est pas modifiée. La trajectoire vitale du Naissant est continue à travers les différentes étapes de sa naissance. Ce qui change, c’est l’environnement qui va inonder ce système de ses nombreux affects par l’intermédiaire du système sensoriel. Ce qui change ce sont les nouvelles conditions objectives de la survie nécessitant des comportements adaptés coordonnés complexes au niveau respiratoire pour assurer l’oxygénation et la redistribution des courants circulatoires, au niveau alimentaire pour assurer l’approvisionnement énergétique.

Ce qui change, dans ce contexte adaptatif nouveau, c’est la présence indispensable d’un « autre » dans l’environnement comme stimulus du réflexe et élément de satisfaction du besoin. C’est ce qui va changer la donne à la venue au monde.

L’expérimentation immédiate de l’alternance présence-absence de l’« Autre » exigera la mise en place d’un processus nouveau : l’anticipation.

Le processus devra intégrer un système de reconnaissance et un reflet convenable des bases de ce système de reconnaissance, constituant dès l’abord une « image » essentiellement olfacto-gustative et rapidement visuelle des éléments mobiles de l’environnement qui procurent la satisfaction des besoins fondamentaux.

On peut raisonnablement penser que le processus d’idéation se met en place avec la formation de ces images primordiales. C’est parce que l’alternance de présence-absence implique la persistance de l’ « image » que cette image va se constituer.

Cependant, à ce stade, il est clair que de nombreuses espèces animales, principalement mammifères, partagent cette situation et ces apprentissages.

Il faut bien admettre que l’espèce humaine dispose de potentialités particulières et que c’est parce qu’il en dispose que les mêmes conditions n’ont pas les mêmes conséquences. C’est grâce à la prédisposition génétique et à l’existence de structures neurologiques ad hoc que cette nécessité va pouvoir trouver sa réalisation. Le continuum vital du Naissant est à l’œuvre.

Chez l’animal, les images mnésiques capables de déclencher les comportements ne provoqueront jamais autre chose que des comportements stéréotypés, plus ou moins capables de transformations en fonction des conditions objectives ; mais surtout en fonction du stade de développement psychique de l’espèce concernée. Un comportement réflexe au stade de psychisme sensoriel élémentaire (fourmi)  aura peu de chances de se transformer au contact de la réalité alors qu’il en aura bien plus au stade du psychisme perceptif. Au stade de la conscience humaine, les processus mentaux proprement dits vont pouvoir se mettre en place à partir de l’apparition des interconnexions spécifiques qui permettront la construction et la persistance de l’ « image ». Cette image trouvera sa place comme relais entre d’une part les stimuli proprioceptifs (faim, soif…) et les affects sensoriels indiquant la présence ou l’absence dans l’environnement de l’« autre » capable de les satisfaire. Leur conjonction déterminera les comportements d’appel, de recherche, de satisfaction du besoin. Il s’ensuivra la mise eu point, par apprentissage, de procédures pour le comportement d’appel (cris spécifiques) et pour la manifestation de la satisfaction (sourire, ronron).

L’apparition de l’image mentale porteuse des possibilités d’anticipation correspond à l’apparition dans les superstructures neuropsychiques d’un outil nouveau pour le fonctionnement mental : cet outil est la trace mnésique d’une réalité complexe psychosomatique, c’est-à-dire en même temps extérieure au sujet par l’existence en dehors de lui de moyens identifiés comme pouvant satisfaire ses besoins, et en même temps intérieures au sujet par l’expérimentation du couple besoin-satisfaction du besoin.

Trace mnésique d’une réalité complexe, cet outil est facile à utiliser. Il se comporte objectivement comme une simplification utilisable du reflet de cette réalité complexe. L’apparition à la conscience de cette trace mnésique se fait sous la forme d’idée.

Par el sirachaire - Publié dans : psychosomatique
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Lundi 15 mars 2010 1 15 /03 /Mars /2010 06:31

 

« L’écriture est l’art de fixer la pensée, au moyen de signes qui la rendent intelligible à l’œil » dit l’édition de 1928 du Grand Larousse du XXéme siècle.

 

La première remarque que l’on peut faire, à la lecture de cette définition, est la confusion entre la pensée et le langage qui la sous-tend. Pensée et langage semblent ne faire qu’un dans l’esprit du rédacteur. Or il est évident que ce qui est « fixé au moyen de signes qui le rendent intelligible à l’œil » par l’art de l’écriture, c’est le langage et non la pensée. La tradition orale qui a prévalu dans les premières périodes de construction des groupes humains se fiait à la mémoire des individus pour transmettre les informations qui paraissaient essentielles à conserver pour le groupe. Les contes, les légendes, les histoires tenaient lieu d’Histoire tout court. La tradition tenait lieu de loi « constitutionnelle » pour ces groupes ainsi constitués ; elle réglait les relations sociales, déterminait les responsabilités, statuts et rôles des individus et groupes d’individus. L’interprétation au cas par cas était le fait de « sages » dont le jugement n’était pas discuté. La pensée n’avait pas grand-chose à voir avec ce qui était transmis comme informations par le langage.

Par contre, la pensée de ceux qui transmettaient la mémoire collective ne pouvait fonctionner que grâce au langage qui lui donne forme et structure.

Simplement, autant le langage, par l’intermédiaire de sa forme utilisable pour la communication intragroupe, la langue, est une composante du psychisme collectif, autant la pensée est et reste une affaire individuelle.

Dans l’espace du psy partagé par un groupe d’individus, la langue est le véhicule de l’information transmise, l’ensemble des signes qui la composent étant pour ces individus autant de signaux capables de déclencher dans leurs superstructures neuropsychiques des chaînes d’information de ce qui advient alors comme pensée ; elle fonctionne grâce à un code commun, transmis et acquis par l’éducation pour chaque membre du groupe.

 

Du parler à l’écrit

À l’origine, le langage, issu de la nécessité ressentie de se « dire » quelque chose, a été essentiellement constitué de gestes, mouvements représentant une action, mais dont le but n’est plus celui de l’action qu’il représente en la mimant. Le but du geste comme action est la transmission d’une information. Le langage par geste est rapidement devenu insuffisant lorsqu’il s’est agi de transmettre des informations déconnectées des actions quotidiennes. La démultiplication des possibilités de transmission d’informations affinées est le résultat du passage d’un langage simplifié de signes, aisément compréhensible par un individu quelconque issu d’un groupe quelconque, à une langue devenue le porteur du patrimoine culturel du groupe et le ciment de son intégrité. Le langage transmis par l’intermédiaire d’une langue n’est plus destiné qu’aux membres du groupe que cette langue caractérise. Le groupe prend le nom de groupe ethnique, de peuple, de nation.

 

Je préfère dire que l’écriture est la mise en symboles matériellement reproductibles, la transcription du langage, la mise en forme transmissible et archivable de la signification qu’il transporte. La signification ainsi conservée montre à l’évidence ce qui est vrai pour tous les éléments de la réalité : elle est dépourvue de sens tant que le code n’est pas connu. En effet, au code propre de la langue du groupe va s’ajouter le code nouveau qui préside à sa transcription. C’est dans l’évolution de ce code que s’inscrit l’apparition des voyelles, invention de la Grèce antique concomitante de l’invention du concept de « démocratie ».

 

Langue et langage

Pour cette transcription de la pensée comme pour toutes les autres, le sens viendra avec l’émergence à la conscience de l’ensemble des mots qui portent la signification.

La diversité illimitée des langues et langages montre combien le reflet conscient de la réalité peut être complètement dissocié du support langagier qui le transporte. Il n’y a aucun rapport autre que conscient, entre le langage et les mots qui le constituent d’une part, et les éléments de la réalité qu’ils représentent de l’autre. Il s’agit d’une convention entre les individus d’un groupe humain que de représenter tel ou tel élément de la réalité par tel ou tel mot. Le réflexe conditionné par l’usage fera apparaître l’« image » composite de l’élément représenté chaque fois que le mot sera prononcé, entendu puis reconditionné au niveau cortical pour être utilisé. Le modèle de signification installé par l’éducation sera automatiquement associé au phonème entendu et le sens émergera à la conscience. La chaîne signe-signal-sensation-perception permettra alors de mettre en branle le système de la pensée qui implique le sens à partir de la signification. Le reflet conscient de la réalité par l’intermédiaire des mots qui en représentent les éléments apparaît ainsi comme aléatoire si on le rapporte aux innombrables modes de représentation langagière dans les innombrables groupes humains.

Il n’y a donc pas de rapport stable et déterminé entre une signification (objet de la réalité, extérieur au sujet, et à l’existence indépendante de la conscience que l’on en a) et le support langagier qui le détermine dans la langue. Ce support (mot le plus souvent) est le mode d’apparition à la conscience de l’individu. Il dépend entièrement de la capacité de l’individu de décoder son sens grâce à la « connaissance » de la langue qui le contient.

Ainsi, s’il est vrai que la réalité matérielle qui environne l’individu ne pourra devenir consciente que par l’intermédiaire du reflet psychique que lui en procurent ses organes sensoriels, elle ne pourra être utilisée par la conscience active au niveau de la pensée que par l’intermédiaire du mot qui la désigne dans la langue du sujet. Il s’ensuit que l’utilisation consciente au niveau de la pensée dépend étroitement de la compréhension du mot et donc de sa transmission  avec toutes les caractéristiques indispensables à sa compréhension. Dans le langage verbal sonore articulé, la qualité de discrimination de l’ensemble des sons constituant un mot, détermine la capacité de sa réception et de son décodage. Il faut donc non seulement disposer du code (connaître la langue), mais encore que le codage soit parfait (la prononciation).

 

L’écriture est donc conditionnée, pour son utilisation comme moyen de communication, par sa capacité à transmettre l’essentiel, sinon l’intégralité, des sons utilisés pour le langage verbal, et de les transmettre avec le plus possible d’information sur ces sons.

 

L’écriture est liée au pouvoir

Au commencement de l’écriture, il semble que la mise en forme d’un reflet matériel persistant du langage ait répondu à des besoins particuliers : repérage, comptage et rapidement transfert d’éléments de la réalité utilisés pour la survie. Le stockage prévisionnel par les gouvernants (provisions en cas de mauvaises récoltes) et le stockage d’accaparation nécessitent une comptabilité régulière. Les nécessités de diversification des approvisionnements dans un endroit donné amenaient à échanger des biens contre d’autres venus de lieux, de modes de fabrication, des ressources différentes, par le biais d’une organisation des échanges que l’on nomme commerce. Les premières tablettes d’écriture cunéiforme répondaient à ces usages.

 

Ce qui est sûr c’est que l’écriture est directement liée dès l’abord, non seulement pour son utilisation mais pour son développement, à l’exercice du pouvoir. À côté de son utilisation comptable, elle rend compte des attributions royales, elle magnifie le pouvoir sur les monuments, elle représente ces attributions et ce pouvoir d’une manière complètement ésotérique. Seuls les initiés ont droit de la comprendre. Ils sont peu nombreux et dotés, dans la pyramide hiérarchique, de responsabilités importantes auxquelles s’attachent des droits de prélèvement sur le travail des autres. Au côté des guerriers, et les servant d’une certaine manière à prolonger et perpétuer leur domination , les lettrés et les scribes constituent une aristocratie incontournable. Les conflits larvés, entre eux et le pouvoir guerrier transformé ultérieurement en pouvoir royal, seront de tous les temps et de tous les lieux et jusqu’aux temps modernes. Que l’on se rappelle que la Révolution Française a été annoncée par la fronde des « parlements » où s’enregistraient les édits royaux. Que la « République » fut le système où la loi était non seulement enregistrée comme jusqu’alors par le « parlement », mais votée par lui. Et que la plupart des régimes pseudo-démocratiques modernes, qu’ils se qualifient de républicain ou de monarchiste (Royaume Uni par exemple) issus de la révolution bourgeoise, comptent à côté d’une  chambre élue au suffrage populaire et qui vote les lois, une chambre d’aristocrates contrebalançant son pouvoir. La première est, sans rire, qualifiée par tous les « commentateurs » de chambre basse, alors que l’autre est qualifiée de chambre haute (Chambres des Lords au RU, Sénat à partir de l’Empire en France avec une parenthèse de Chambre des Pairs).

 

L’écriture reste élitiste, réservée à une caste de scribes détenant un monopole auprès des souverains. Elle sera aristocratique voire théocratique jusqu’à l’inclusion des voyelles.

 

Il n’est que de voir ce qu’il advient de la langue parlée et non écrite par le « peuple » illettré, n’ayant pas accès à l’écrit. Les innombrables « patois » qui se développent au fil du temps dans une même aire linguistique (où les initiés bénéficient de l’accès à la langue écrite, fixée, voire momifiée par cette écriture) montrent comment la communication en langue vulgaire (de vulgus : le bas peuple) voire vernaculaire (de vernaculus : l’esclave né dans la maison), évolue indépendamment de la langue écrite, dite savante. Les termes utilisés pour qualifier la langue du peuple sont éloquents : ils traduisent le mépris professé par ceux qui savent, sous entendu qui savent lire et écrire, et les ma^tres qui les stipendient, pour ceux dont la langue ne sert qu’à communiquer dans le quotidien.

L’exemple du français est pertinent à cet égard. Et la nécessité où se trouvèrent les authentiques révolutionnaires de 1791-93, de faire en sorte que tous les citoyens aient accès à la langue écrite pour intervenir efficacement dans les processus démocratiques. D’où l’unification linguistique et l’école pour tous, et dans la langue de la République. D’où la bataille idéologique acharnée autour de cette généralisation de la connaissance de la langue écrite avec les interventions spécifiques de Talleyrand, Condorcet puis Le Peletier de Saint Fargeau  qui sera assassiné avant de pouvoir lire son rapport à la Convention.

 

L’exemple du catalan ne l’est pas moins, avec la nécessité pour le gouvernement autonome à la fin du franquisme, de réhabiliter les « parlers » locaux et de les relier à la langue écrite, ignorée par la plupart.

Car la langue des lois, et partant des possédants et des notaires qui enregistrent leurs possessions, des dominants et des tribunaux qui perpétuent leur dominance, est la langue écrite, inaccessible à l’immense majorité.

 

Le sabre et le goupillon

À l’origine, l’écriture, comme une notation sténographique à usage interne, ne comporte pas de voyelle. L’essentiel est que ceux qui l’écrivent et leurs commanditaires puissent la comprendre. Dans le même temps, l’écriture servira a mettre en scène les puissants et surtout à trouver une justification idéologique à leur dominance. Ainsi, à côté des guerriers et de leurs successeurs princiers, royaux ou impériaux, à côté des scribes et des lettrés, va apparaître une nouvelle catégorie d’intervenants sociaux qui, sans participer à la production de richesses, seront habilités à prélever leurs approvisionnements sur le travail des autres, du plus grand nombre. Ce sont les prêtres.

Ceux-ci interprètent les manifestations de la divinité en rendant des oracles, des prédictions, des divinations. Soit ils interrogent les dieux directement comme la Pythie ou la Sybille, soit ils interprètent les signes dans le ciel, le vol des oiseaux (auspices), les entrailles des victimes (aruspices), mais ils le font toujours oralement (prophètes). Ils dirigent aussi des cérémonies rituelles sensées concilier les dieux.

L’utilisation de l’écriture comme moyen codé de transmission d’information est tout naturellement utilisée pour raconter les histoires liées la divinité et à ses manifestations.

 L’écriture idéographique chinoise en est un exemple. Mais en Chine, on est dans une civilisation où la philosophie est plus importante que le sacré, même dans la sphère religieuse.

Les hiéroglyphes sont dès l’abord des modes de transcription du sacré (hieros : sacré et glyphein : graver). La divinisation du pharaon est attestée par son existence écrite sur les monuments. Son nom écrit (cartouche) le représente totalement au point qu’il est martelé quand on veut lui interdire la vie éternelle. Mais les hiéroglyphes sont « parlants » en ce sens que chaque signe est une représentation complète de l’objet et par métonymie de l’action, puis de la première consonne du mot parlé. Il s’y ajoute des signes muets pour l’intégration au texte.

L’apparition de l’alphabet consonantique change la donne radicalement. Les signes ne sont plus parlants individuellement. Et de plus l’absence de voyelle met de la distance entre ce qui est écrit et ce qui est parlé. Il faut un interprète. Cette apparition de l’alphabet et de l’écriture cryptée par ce biais coïncide à peu près avec l’apparition du monothéisme.

 

Monothéisme et théocratie

Le  judaïsme et les religions qui lui font suite sont les religions « de l’Écriture). Au contraire des religions païennes où les divinités sont présentes par leurs représentations monumentales, le dieu unique ne doit pas être représenté. Il n’est que « parole », que « verbe », et donc seule la transcription de la parole peut le représenter. Mais la Parole écrite reste sans voyelle. Et aujourd’hui encore, l’arabe dit littéraire qui est la langue du Coran, de même que l’hébreu, langue de la bible juive, restent écrits sans voyelle. En arabe, le trilittère KTB est donné comme exemple de la multitude de sens qu’il peut avoir. Les textes sacrés peuvent donc recevoir une interprétation variable. Les prêtres et les lettrés auront ainsi la fonction de faire varier les interprétations au gré des circonstances et des besoins des dominants. Encore aujourd’hui la Bible et le Coran font l’objet d’interprétations  directement liées aux fluctuations de la politique. L’arabe littéraire par exemple ne connaît pas les voyelles et donc reste dans son interprétation à la merci des « lettrés », des « savants » à qui le sens est révélé. Et ce d’autant que la langue de ces textes sacrés est comme momifiée dans son antiquité, déconnectée des évolutions sociales et psychologiques.

 

La signification du texte est et doit rester ésotérique pour eux alors qu’elle est et reste exotérique pour les autres.

Du reste, l’interdiction pendant longtemps de la traduction de la Bible en langue « vulgaire » est là pour attester de la valeur attachée par les clercs au mystère d’une langue incompréhensible pour célébrer le « mystère » de la foi.

Le Coran d’aujourd’hui est toujours publié sans voyelles.

 

Ce qui est exo-térique (public : au sens de révélé au plus grand nombre) c’est donc ce qui constitue la base de l’information au sens de la mise en forme (in-formare) des consciences par l’intermédiaire de la mise en conformité des pensées.

Il est ex-primé par ceux qui ont accès à l’ésotérique. Or l’ésotérique est par définition ce qui est secret, il ne doit pas être révélé au plus grand nombre, le public, le vulgum pecus.

À ce troupeau (pecus), seul le berger est habilité à montrer le chemin, à indiquer les passages, à proposer les voies. Si le troupeau est docile et fidèle, il suivra les indications du pasteur. Si certains membres du troupeau sont plus fantasques, par inattention ou par « poésie », il faut les ramener au « droit chemin ». Si certains sont contestataires, il faudra les contraindre, non seulement à « suivre » le mouvement, mais encore les réduire à l’inaptitude à provoquer une contagion de contestation chez les autres. Le chien de berger se chargera de ramener les « brebis égarées », par la peur ou par le châtiment de la morsure. Pour les contestataires, il faudra utiliser des mesures plus radicales d’exclusion. L’inquisition sera un bon exemple de cette pratique.

 

Ce qui est ésotérique doit rester secret. La sacré lui confère la valeur de référence, la qualité de « vérité révélée » contre laquelle toute subversion est sacrilège. En général il est im-primé mais de telle sorte que le décodage soit, non seulement nécessaire (réservé aux initiés) mais inaccessible à ceux qui n’ont pas reçu la mission sociale d’ex-poser cette vérité au peuple.

L’absence de voyelles est certainement un des moyens les plus sûr de garder secret les tenants et aboutissants du sens qui sera exprimé, et qui ainsi imposera le chemin, les passages, les voies. Seul le texte imprimé fait foi. Il est et reste ésotérique.

La signification est inaccessible à la conscience pour l’ésotérique comme pour toute autre manifestation du signe révélateur, quel que soit le signal utilisé. Et ceci est évidemment aussi vrai pour les interprètes du signe révélateur.  Le sens est ainsi à leur merci, à la disposition des dominants, car ils sont seuls qualifiés pour l’ex-primer.

Il est du coup éminemment variable d’un lieu à l’autre, d’une société à l’autre et dans une société donnée, il peut faire l’objet de tous les travestissements suivant les publics auxquels il est proposé.

Le simple principe de l’existence d’un texte pérennisant de façon intangible la vérité révélée (en fait interprétée par les pro-phètes) est un élément de mise en forme des esprits (in-formation). L’utilisation de ce texte intangible comme moyen de formatage (information calibrée à l’avance) est un moyen de domination, de mise sous tutelle interdisant de fait les processus d’interprétation de la réalité basés sur l’expérience autrement qu’en relation avec ce format. Ce texte « fait foi » et si, par l’alliance désormais classique du sabre et du goupillon (et plus récemment du coffre-fort), les conditions en sont réunies, il « fait loi ». C’est le cas de la charia imposée comme loi d’État chaque fois que l’islamisme politique triomphe. Complètement déconnectée de l’évolution historique, elle conduit à des monstruosités.

 

C’est le problème posé par les religions, mais aussi par les dérives dogmatiques des idéologies même les plus progressistes.

 

La religion, garante des dominances

C’est évidemment le problème posé par l’utilisation de la religion dans les systèmes de dominance installés dans les sociétés hiérarchisées.

La caste des prêtres, directement liée à l’existence d’un souverain de droit divin voire lui-même divinisé, apparaît très tôt dans ces sociétés. Mais de fait elle existe dans toutes les sociétés humaines dès l’instant qu’elles sont organisées ; les sorciers, chamanes et autres interprètes des forces telluriques et climatiques qui interfèrent avec les activités humaines de survie ne sont rien d’autre que des prêtres, souvent des sages, des anciens (presbuteres) au sens le plus élémentaire du terme. Dans l’ensemble ils sont entretenus voire rémunérés par la société au sein de laquelle ils « fonctionnent ». Cette fonction est d’abord liée à l’intercession nécessaire avec ce qui est transcendant de la capacité de connaissance immédiate. L’inconnu et le sacré vont rapidement de pair. L’inconnu, et l’angoisse qu’il diffuse, consacrent celui qui est capable de l’interpréter. La notion de divinité vient immédiatement après avec la constatation que les forces naturelles semblent obéir à des règles immuables dont les évènements exceptionnels sont l’expression d’une transgression.

 

La conscience humaine, stade supérieur de l’évolution du psychisme, est caractérisée par la conscience de soi comme objet de connaissance. Il s’ensuit la conscience de l’existence de l’espèce et de ses systèmes d’organisation comme centraux par rapport à l’univers qui l’entoure. Avoir conscience de soi implique nécessairement de se vivre au centre des interactions naturelles et sociales. L’organisme total psychosomatique, confronté comme les autres organismes vivants aux exigences de la survie par la recherche des approvisionnements et l’évitement des agressions, centre forcément ces activités dédiées à la survie sur ses propres exigences. Le territoire où il évolue devient immédiatement son territoire. Les gens qui concourent à sa survie sont ses gens : femme, enfants, parents, amis, associés, les autres étant ses concurrents, adversaires, ennemis. Lorsque le groupe se constitue sur la base de la mise en commun des moyens de survie (approvisionnements et défense contre l’agression), il est pour chacun son groupe. Et ses intérêts immédiats de survie se confondent avec les intérêts du groupe. Le problème qui se pose immédiatement, c’est celui de la distribution des rôles dans le groupe qui se constitue. Le sous-groupe dont les éléments sont dédiés à la défense contre les agressions prend rapidement le dessus du double fait qu’il détient les armes et qu’il ne participe pas à la production. Ses approvisionnements sont assurés par le groupe qui les prélève sur ses propres approvisionnements.

Cette expérience du prélèvement par quelques-uns d’une partie de la production des autres aboutit rapidement à l’expérimentation d’une institutionnalisation de ce prélèvement.

La nécessité de faire des réserves justifie des prélèvements en vue du stockage. La garde de ces stocks est évidemment confiée aux guerriers.

La disposition des biens stockés devient un moyen de pression. Les premiers parmi les guerriers s’arrogent la prérogative de l’usage des stocks. C’est là qu’intervient le sorcier qui vient justifier la dominance par la nécessité de disposer d’une défense contre les évènements naturels, et donc d’une intercession auprès de ces puissances. Le prêtre, qui ne participe pas à la production et reçoit un prélèvement sur la production sociale, se trouve pratiquement dans la même situation que le guerrier dont il devient l’allié objectif.

Il devient prophète dès l’instant qu’il s’agit de justifier certains comportements sociaux, à l’évidence contraires aux intérêts individuels immédiats, par des exigences injustifiables socialement. La justification doit alors devenir divine et la parole du prophète apporte cette justification.

 

Polythéisme, démocratie, laïcité : apparition des voyelles

L’évolution des sociétés humaines dans le monde périméditerranéen va connaître une bifurcation à la même époque. Tandis que les sociétés où apparaît le monothéisme vont voir s’appesantir l’aspect théocratique-monarchique du pouvoir politique, les sociétés où perdure le paganisme vont le voir se démocratiser. 

La Grèce antique est le berceau de cette dé-sacralisation du pouvoir politique. Les histoires qui fondent la pratique religieuse restent des histoires qui se racontent au gré des occasions et quand des textes les fixent, ils n’ont pas vocation à devenir des dogmes. Ce sont des poèmes. Les dieux ont non seulement l’apparence humaine mais aussi les humeurs, les comportements, les soucis, et font face aux problèmes rencontrés par les hommes dans le quotidien. L’organisation pratique de la société des hommes est totalement déconnectée de la divinité. La religion qui perdure est faite de rites ancestraux. Les interventions des prêtres dans la vie publique sont rares et peu attestées.

 

Du coup l’écriture cesse d’être l’apanage d’une créature transcendante qui communique ainsi ses volontés. Elle voit s’élargir au contraire sa vocation première de gestion des pratiques sociales. Les lois humaines remplacent les lois divines. Les citoyens remplacent les sujets. Le collège des citoyens gère collectivement la Polis, la chose publique : ce qui deviendra avec les latins la Res Publica. Il vote les lois. Il délègue souvent le pouvoir exécutif à des collèges plus restreints (archontes), voire à des individus (tyrans). Mais cette délégation est toujours transitoire, le plus souvent par tirage au sort. De même d’ailleurs que le pouvoir judiciaire est détaché du pouvoir exécutif. Le jugement n’est plus affaire de prince mais de tribunal. Et la loi doit être écrite pour pouvoir être appliquée sans arbitraire. Les juges sont aussi nommés pour des périodes déterminées.

 

L’apparition des voyelles date de cette période. L’écriture rend dès ce moment directement compte de ce qui est formulé oralement, de ce qui est dit. Le sens porté par le texte est de ce fait d’interprétation univoque. Ce sont les grecs qui ont introduit cette nouvelle notation en même temps qu’ils inventaient la démocratie. L’accès de tous les citoyens au texte des lois régissant la Cité est une nécessité historique qui trouve sa réalisation dans la notation vocalique. Le latin va perfectionner encore cette correspondance entre le sens de ce qui est écrit et la pensée de celui qui écrit. Le caractère univoque du sens transmis est dès lors à peu près établi. Les interprétations ne sont convoquées que pour des précisions ou des extensions, par pour le sens du texte lui-même. La langue latine a une précision quasi mathématique chaque fois qu’elle s’applique à ce qui est sa raison d’être : le corpus de lois réglant le fonctionnement de la société. Ce Droit Romain traversera les siècles et il régit encore aujourd’hui nombre d’aspects de notre organisation sociale.

 

Il est d’ailleurs tout à fait remarquable que les attaques contre la démocratie sont marquées dans l’empire romain par la tentative de translation vers le monothéisme. Ni la prise de pouvoir militaire (imperator = général en chef), ni le retour au monothéisme ne seront jamais définitifs. La prolifération des saints, la Trinité, les multiples hérésies touchant à l’Incarnation se multiplient au cours des siècles.

La démocratie est incompatible avec le monothéisme qui porte en filigrane le germe de la théocratie, par délégués du démiurge interposés. Seule la vision de la transcendance déconnectée de la réalité sociale du paganisme, ou carrément l’athéisme de l’État (laïcité),  permettent une organisation sociale de type «démocratique ».

Le dieu unique, dieu vengeur, dieu des armées, même miséricordieux, a présidé de tous temps à toutes les attaques contre l’humain et l’humanisme, par la guerre ou par la tyrannie.

notes :

Notion développée par C-E Tourné dans son livre « Le Naître Humain ». L’Harmattan ed. Paris 1999

pour ces notions de sens et signification, lire aussi « le développement du psychisme » de A. Lontiev Editions Sociales, Paris 1976

pour les notions et informations non documentées dans le texte, voir le mot dans  http://fr.wikipedia.org

D. Benhabib  Ma vie à contre-Coran. Vlb editeur 2009

C-E Tourné, op.cit.

C-E Tourné id.

Par el-sirachaire.over-blog.com - Publié dans : psychosomatique
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Pour en savoir plus

Présentation

Recherche

Calendrier

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Ouvrages publiés

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus