Partager l'article ! le dit "déni de grossesse" (volet 2): Restent à décoder les mécanismes qui conduisent une mère à éliminer physiquement son nouv ...
Restent à décoder les mécanismes qui conduisent une mère à éliminer physiquement son nouveau-né à la suite du déni de grossesse.
Dans la plupart des cas, les mécanismes fondamentaux de la survie de l’espèce, qui induisent de la part de la mère les comportements protecteurs et nourriciers sans lesquels aucune espèce mammifère ne survirait, vont permettre de mettre en place, même avec retard, même avec maladresse voire avec mauvaise volonté, les comportements nécessaires à la survie du nouveau-né. Si la mère en est à l’évidence incapable, le père pourra la suppléer. Sinon la société assurera une prise en charge, soit dans le contexte familial élargi, soit au delà dans des institutions dédiées. Le plus souvent, la surcompensation psychosomatique spécifique permettra la mise en relation de la mère et de son nouveau-né par le mécanisme de la rencontre et aboutira à une « normalisation » plus ou moins aboutie de leurs échanges. La mère assumera ses responsabilités de maternage. Le bébé valorisera sa mère maternante. Chacun mettra en œuvre ses compétences à la relation. Des aides extérieures pourront améliorer les performances de l’un et de l’autre jusqu’à une optimisation « suffisante » de la relation. La « maternologie », comme sous-spécialité de la pédopsychiatrie, est l’exemple le plus pertinent des techniques d’accompagnement requises dans ces cas. Un accompagnement prolongé prenant l’aspect d’une véritable surveillance sera parfois nécessaire. Au maximum, le retrait de l’enfant confié à une famille d’accueil lui permettra de se développer au mieux dans ces circonstances troublées. Mais dans l’immense majorité des cas, la vie même du nouveau-né ne sera pas mise en cause.
Cependant, les quelques cas qui ont conduit à la large médiatisation du « déni » de grossesse sont ceux qui se sont signalés par le fait que le bébé n’a pas été autorisé à survivre à sa venue au monde. Le plus souvent, son trépas a été le fait d’un étouffement. : étouffement de ses cris, de ses pleurs, de sa manifestation de présence. Dans quelques cas, c’est la congélation qui sera la cause de sa mort. Mais il ne semble pas faire directement l’objet de sévices, de coups ou moins encore d’utilisation d’instrument tranchant ou contondant. C’est sa présence dans l’environnement immédiat qui est insupportable pour la mère. Il ne semble pas cependant être visé par un comportement agressif en tant qu’Autre. Ses cris, ses plaintes, ses mouvements sont simplement la manifestation d’une réalité inacceptable. C’est cette réalité qu’il faut gommer. L’arrêt des manifestations vitales suffit à régler dans l’instant le problème posé par sa présence. Le corps sans vie devient alors, mais alors seulement, l’objet d’une recherche de solution pour s’en débarrasser. Il sera, suivant les circonstances et les conditions immédiates d’environnement, soit enterré dans un jardin, soit jeté dans une poubelle, soit mis dans un lieu de conservation tel un congélateur. Ce sont les possibilités immédiates qui déterminent le comportement. C’est le reste inanimé de la grossesse impossible qui doit être soustrait de l’environnement pour que la vie continue après cette parenthèse. Aucun rituel funéraire, même en cas de mise en terre, n’est le plus souvent attesté. Dans notre espèce où l’une des premières manifestations d’humanisation est le culte rendu aux morts et le rituel qui accompagne les hommages rendus au corps du défunt, ce comportement est unique. Il atteste que cet être n’est pas vécu comme un Autre vivant qui il convient de rendre les derniers devoirs. Ce n’est pas un défunt.
C’est que pour mourir, il faut être né. Pour être né, il faut avoir accédé au statut de Naissant.
Au moment de chercher à comprendre ce qui se passe dans cette extrémité, il faut donc revenir sur ce qu’est ce statut auquel je fais systématiquement référence en matière de Naissance. Il ne suffit pas d’exister pour être, il ne suffit pas de vivre, de se développer, de sortir du ventre maternel, pour Naître. Il ne suffit pas d’être venu au monde pour être né. Ce n’est pas le processus vital qui fait le Naissant. Ce n’est pas la rencontre, toujours inopinée, toujours aléatoire, toujours hors de portée d’une quelconque perception sensible, de deux gamètes dans une ampoule tubaire puis le développement d’un œuf, sa nidation puis sa croissance qui déterminent l’existence du Naissant. Tout au plus ces phénomènes biologiques mettent-ils en place les conditions de l’existence physique de ce Naissant. Et encore… N’y a-t-il pas déjà quelque chose de l’existence d’un Naissant dans le désir d’enfant avant même que la rencontre des gamètes ne se produise ? C’est donc qu’un Naissant est autre chose que cet amas primordial de cellules en voie de différenciation puis d’organisation qui se développe dans l’organisme féminin à l’occasion du processus gravidique. Un Naissant n’est pas seulement un être biologique mais un organisme total psychosomatique, un être bio-socio-psychologique.
Pour qu’il existe, il faut qu’il trouve place dans un système de relations. Il faut qu’il accède à la conscience de ses parents comme un Autre, espéré, attendu, parfois redouté, éventuellement perturbateur ou réparateur, mais toujours installé dans le système relationnel, et évoqué comme tel dans le discours.
L’existence d’un individu de l’espèce humaine ne peut se concevoir en dehors du système relationnel établi avec les autres. Elle ne peut être attestée que dans la reconnaissance par les autres. La relation qui s’établit entre les individus succède toujours à la rencontre. Il faut être deux pour se rencontrer, il faut être deux pour que s’établisse la relation qui s’ensuit.
Nous avons développé l’idée que pour qu’une relation issue d’une rencontre s’établisse, il faut que chacun des protagonistes soit intéressé à la relation. Il faut que chacun fasse en sorte de correspondre autant que faire se peut à l’image que l’autre se fait de lui. Nous avons souligné le fait que la perception de l’Autre est au moins autant le reflet de sa réalité que du passage par les filtres à travers lesquels cette réalité émerge à la conscience. Chacun vient à la rencontre puis à la relation avec ses acquis expérimentaux et culturels, ce que nous avons qualifié d’ état éducatif ici et maintenant . Dans le moment et dans le lieu de la rencontre, chacun a une perception de l’autre qui lui est propre. Chacun a une perception de son image qui lui est propre. Chacun a une perception propre de l’image qu’il imagine que l’autre a de lui, sans cependant avoir jamais la possibilité d’accéder à la connaissance de cette image. Si la relation qui s’installe le gratifie, il va tenter de « coller » à cette image. Dans le même temps, grâce à ses filtres d’affect, chacun va occulter les éléments de l’image de l’autre qui pourraient obérer la qualité de la relation. Nous avons insisté sur le fait que, du coup, il s’agit au mieux d’un malentendu qui dure, chacun cherchant à apporter à la relation un comportement qui le fasse accepter comme partenaire.
La particularité de la rencontre avec le Naissant dans sa période intra-utérine est liée au fait qu’il ne se donne pas à voir. Ainsi l’image que l’autre a de lui ne dépend pas du tout de son image propre, elle ne dépend que de l’imaginaire de l’autre. Ne pouvant le voir, cet autre entre en relation avec une image qu’il se forme, totalement indépendante de la réalité. Cette image est uniquement basée sur son état éducatif du moment et du lieu, sans que l’autre-bébé ne puisse influer sur les caractéristiques de cette image. Et ce n’est pas l’imagerie médicale qui y change quoi que ce soit. Tout au plus installe-t-elle quelques éléments de référence supplémentaires, pas toujours pertinents pour améliorer la relation. Mais l’image de l’autre-bébé reste liée à l’imaginaire : c’est cet «enfant fantasmé » qui sera le partenaire de la relation. Et du coup, on sait que la rencontre qui se produit à la venue au monde va être le lieu de la confrontation entre enfant réel et enfant fantasmé avec les problèmes que cela pose.
L’accession au statut de Naissant sera le produit de la valorisation de la relation ainsi établie. Les changements en cours pour la femme qui devient mère, tant au niveau physique que psychologique et au niveau du statut social, constituent autant de mutations. Et chaque mutation sera grevée de la balance entre bénéfices attendus et pertes probables. Chacune pourra être ainsi perturbée par un retard mutatoire, voire au maximum empêchée par un refus mutatoire. Des changements sont aussi en cours pour les autres acteurs de la Naissance que sont le géniteur qui doit devenir père, les enfants déjà nés qui doivent devenir frère ou sœur, les parents, grands-parents, amis etc. qui vont avoir des effets du même ordre. Et le processus mutatoire de chacun aura une influence sur celui des autres dans le cadre de leurs relations.
La tolérance psychosomatique de la femme enceinte au processus gravidique qui l’affecte sera le produit de ces phénomènes. Elle aussi influera sur la perception du bébé et son accession au statut de Naissant.
Dans l’immense majorité des cas, la question de cette accession se posera, bon gré mal gré, dès la révélation de l’état de grossesse, car la femme est prise dans le système des relations sociales qui lui dictent une grande part de ses comportements. Les modes, modèles, techniques, rites et mythes imposent là comme ailleurs leurs règles et leurs limites.
Le refus mutatoire impliquant le refus du processus gravidique a trouvé droit de cité récemment ar le biais de l’IVG. Il permet de recourir à des techniques éprouvées pour l’interrompre jusqu’à une certaine limite de temps. Cependant ce refus ne se fait pas sans ambivalence et donc sans souffrance au moment de la décision. Ce qui le permet sans trop de dommages, c’est que le produit du processus gravidique en cours n’accède pas au statut de Naissant. Il n’a alors pas plus de valeur sociale et relationnelle qu’une grossesse extra-utérine. Son évacuation participe des mécanismes de survie. Encore faut-il que la décision soit prise dans les délais impartis.
Le déni sera la seule manière de refuser la mutation maternelle capable de ne pas entraîner de souffrance psychosomatique. Les mécanismes de la tolérance psychosomatique ne seront pas mis en jeu, aucune ambivalence ne viendra semer le trouble. La question de l’accession du bébé au statut de Naissant ne se posera pas. Aucune relation sociale ne sera établie avec lui. Il n’aura pas d’existence. L’absence de perception sensible grâce aux filtres d’affects évitera les questions qui fâchent.
A tout instant de la grossesse cependant, et après l’accouchement surtout, ce déni peut cesser, soit par prise de conscience directe, soit par l’intervention des autres. Et c’est le plus souvent le cas. Au pire l’accouchement sous X et l’abandon accompagneront ce déni qui n’a pu perdurer. Mais, même dans ces conditions extrêmes, l’accession au statut de Naissant a eu lieu et c’est un Naissant qui est mis au monde, un Naissant qui est confié à d’autres.
Le déni qui va au bout est une exception. La non-accession au statut de Naissant laisse alors le bébé dans un état statutaire bien défini par la formule des juristes qui le désignent comme pars viscerum matris. Cette formule désigne le bébé in utero, avant que son externalisation du corps maternel ne fasse de lui une personne. Il s’agit d’une fiction juridique qui permet de prévoir les droits patrimoniaux de cet individu dès lors qu’il sera « né vivant et viable ».
Hors de l’accession au statut de Naissant, le processus d’accouchement n’est alors que l’extériorisation, l’expulsion de cette partie des organes de la femme qui se détache d’elle sans acquérir une autre valeur. Ses manifestations vitales incongrues devront être empêchées. Cela fait, il n’est plus alors question que de s’en débarrasser. Les procédés seront les plus expéditifs possibles : la poubelle ou l’enfouissement.
Il semble malgré tout persister par rapport à ce « déchet » d’organisme un comportement de non détérioration qui conduit à l’emballer sommairement, voire à le protéger de la corruption par la congélation et la conservation, y compris à travers les déménagements successifs. Ce qui est sûr c’est qu’il ne sera pas habillé, signe de sa permanence au statut d’objet.