Partager l'article ! Les nouvelles solidarités dans les espaces francophones.[1] À propos d’une expérience en Afrique de l’Est: Dr Claude-Émile Tourné[2] ...
Dr Claude-Émile Tourné[2]
Il me semble d’abord nécessaire de définir ce que sont pour moi les solidarités ; ou a tout le moins ce que j’entends par ce mot., le sens que j’y mets.
Je rappelle que chaque mot a dans le langage une signification, produit d’une évolution historique, fixée et déterminée par les dictionnaires ou les ouvrages savants.
Pour celui qui nous occupe, et pour un colloque organisé dans le cadre d’une faculté de droit, sa signification juridique est claire et sera exposée par d’autres[3]. Ceci est indispensable quand on veut réfléchir sur un thème comme celui-là car la signification est et demeure inconsciente. Quand on utilise ce mot, il acquiert un sens. C’est sous cette forme qu’il émerge à la conscience. Ce sens est propre à chacun dans le moment et dans le lieu. Il est variable et peut être modifié d’une minute à l’autre en fonction des conditions objectives, mais aussi des conditions subjectives liées aux apports extérieurs qui modifient l’état éducatif. C’est le propre d’un colloque que de modifier l’état éducatif de ses participants. Au moment où il prend la parole, c’est le sens dans ce moment et dans ce lieu, que l’intervenant cherche à faire partager. [4]
La solidarité, c’est ce qui vient en contraste avec la charité.
La charité induit la notion de déséquilibre entre le donateur et le receveur. Ce dernier est en situation de dette immédiate et insoluble. Elle implique que le receveur soit demandeur de charité : son prototype est le mendiant.
Dans nos sociétés, ce comportement est lié à la rédemption possible du péché de richesse (cf. les évangiles : le chas d’une aiguille et le chameau) dont il est un mode de réalisation. Il peut même être érigé en « pilier » pour l’Islam. Dans ce dernier cas, il est plus impersonnel.
Les actions humanitaires s’inscrivent dans cette logique de la charité. Leur intégration dans les processus de rédemption collective du péché de pillage des ressources du tiers-monde, passées et présentes, (et qui continuent à assurer le niveau de vie des nations « développées ») est assurée par des mesures incitatives. La société les reconnaît et les indemnise par des mesures fiscales adaptées (articles 200 et 238 bis du CGE).[5]
Ainsi définie, la charité induit de la part du receveur une « dette » impossible à rembourser qui se transforme tôt ou tard en haine féroce.
La solidarité concerne des sujets à égalité dans l’échange. Le fait que certains aient plus de possibilités que d’autres n’entraîne pas de disparité. C’est la notion de citoyenneté sous-jacente qui emporte le sens de la solidarité.
Dans une communauté humaine, c’est la mise en commun de ressources actuelles en prévision de difficultés à surmonter, individuellement ou collectivement.
Elle a fait ses preuves dans l’organisation des « Sociétés de Secours Mutuel » ayant conduit à la fondation des Mutuelles avant leur destruction par la loi de 1992 qui les met en concurrence avec des assurances privées qui n’ont plus de mutuelles que le nom.
Notre Roussillonnaise en est un exemple pertinent et sa désorganisation progressive d’Union de Sociétés Mutualistes en « entreprise » lui a fait perdre son âme. Médéric-Malakoff est un exemple parfait a contrario. N’ayant de mutuelle que le nom, cette société bénéficie de la situation spéciale de son PDG (qui s’appelle Sarkozy…) pour rafler les marchés de l’assurance complémentaire santé dans les collectivités territoriales.
Sur l’origine des Mutuelles voir « Germinal » de Zola.
Dans la grande communauté humaine mondiale, c’est la mise à disposition par les communautés les plus avancées de ressources matérielles et humaines destinées à permettre aux plus démunis de rattraper leur retard de développement.
À mettre en relation avec la pratique immémoriale du potlatch, retrouvée dans la plupart des civilisations non polluées par l’idéologie dite judéo-chrétienne. C’est un système de dons/contre-dons dans le cadre d'échanges non marchands.
Les nouvelles solidarités doivent prendre en compte ces éléments.
Notre action en pays Afar et ses enseignements actuels :
L’origine : il s’agissait d’une simple mission d’expertise dans le cadre d’une action contre les Mutilations Génitales Féminines menée par l’Association Femmes Solidaires[6].
La localisation géographique :c’est la zone 5 de l’État Régional Afar en République d’Ethiopie.
Le point de départ :
- Une rencontre « inopinée » avec des responsables locaux et échange sur une situation considérée comme « critique » par ces responsables.
Il s’agissait de l’effroyable mortalité maternelle et infantile dans le pays Afar Éthiopien. Elle aboutit à constater dans les évaluations démographiques qu’il manque UNE FEMME SUR QUATRE au moment des comptages.
- Une demande d’aide pour remédier à cette situation.
Élaboration d’un projet prenant en compte le but (lutter contre les Mutilations Génitales Féminines) et les moyens basés sur le principe de solidarité
Plutôt que de « faire la morale », mettre en place les moyens de lutte contre les autres causes de morbidité et mortalité pour faire apparaître la responsabilité des MGF dans la morbidité et la mortalité maternelles, pour en faire prendre conscience sur place et aboutir à leur abandon.
Évaluation en commun de la situation et des possibilités de solutions.
Un bâtiment à visée hospitalière venait d’être parachuté dans ce désert à plus de 150 km de la première route asphaltée, sans budget pour le matériel ni pour le personnel, sans eau ni électricité. Aucun soignant afar de quelque niveau de formation que ce soit.
Mise en route des actions permettant de réunir les éléments matériels de la solution.
Création d’un collectif d’associations [7]pour la logistique et l’organisation.
Collecte de matériel médico-chirurgical réformé et reconditionné auprès de cliniques et d’hôpitaux partenaires[8]. Empotage et expédition d’un conteneur de 33 m3.
Mise en place de ces éléments matériels en collaboration étroite et co-responsable avec les autorités locales
Installation du matériel dans les locaux préalablement nettoyés et maintenus propres.
Evaluation des besoins induits, essentiellement humains mais aussi techniques, par cette mise en place afin d’en réaliser la mise en œuvre.
Formation de personnel de maintenance. Plan de mise en place de l’adduction d’eau et d’électrification (avec des partenaires comme Électriciens Sans Frontières). Organisation d’un réseau de soins périnataux pour la distribution de médicaments et la surveillance des grossesses.
Evaluation des possibilités locales en ressources humaines et matérielles.
Dans un contexte d’absence totale de soignants (accès à l’école de cette population depuis une quinzaine d’années au maximum) on décide de s’appuyer sur les sages-femmes traditionnelles (ullat-inas). Les autorités sont invitées à participer aux décisions et à mettre en œuvre une part qui leur est dévolue.
Formation des personnels nécessaires
Formation de base des sages-femmes traditionnelles (ullat-inàs). Organisation pyramidale du réseau de soins. Formation d’un échographiste et d’un responsable global du projet, tous deux afars francophones d’origine djiboutienne.
Création de structures associatives, engagement des autorités locales dans les actions y compris le financement.
L’association locale ACISDA prend en charge la maîtrise d’ouvrage de l’ensemble. Le gouvernement de la zone 5 et celui de l’État Régional afar sont sollicités et s’engagent y compris financièrement. Le Comité Interafricain contre les MGF donne son aval. L’ambassade de France donne son soutien.
Au bout du compte, il s’agit d’aboutir à l’« autorisation » objective des acteurs locaux qui se mobilisent et se vivent comme « auteurs » de ces actions, la solidarité extérieure ne conservant que sa valeur d’appoint (même si elle était absolument déterminante en tout ou en partie).[9]
Enfin, il me paraît intéressant, dans ce contexte, de dire un mot sur la notion d’espaces francophones.
Les espaces francophones doivent être pris en compte non pas seulement comme des « territoires de chasse » particulièrement attractifs pour les actions de solidarité du fait de la facilité linguistique. Et surtout pas seulement comme des lieux de rédemption des péchés coloniaux et néo-coloniaux induisant forcément la charité et pas la solidarité.
Ils doivent être valorisés comme des espaces de diffusion d’une culture dont la philosophie des Lumières est le fondement et la langue française le véhicule. Ils doivent être protégés et amplifiés.
À côté des espaces francophones historiquement constitués, il y a donc des « espaces francophones » potentiels. Le pays Afar en est un. Dans cet espace, la demande est implicite. Elle repose sur des données historiques plus ou moins conscientes à partir de l’expérience djiboutienne à l’origine des seules élites instruites que possède le peuple Afar. À ce jour, les seuls Afars ayant accédé à une instruction puis à des études jusqu’au plus haut niveau l’ont fait en langue française (langue officielle du Territoire Français des Afars et des Issas, puis de la République de Djibouti). L’unité profonde du peuple Afar (malgré la partition de son territoire entre 3 entités étatiques) les pousse objectivement vers la langue française.
Encore faut-il adopter de ce point de vue une attitude offensive face au tout-anglais, au globish-business imposé par les financiers de la mondialisation états-unienne dans le monde entier. Et en particulier en Éthiopie où l’anglais est obligatoire dans l’enseignement aux côtés de l’amharique (langue officielle) et des langues régionales.
Encore faut-il garder déjà notre pays comme espace francophone privilégié. Le français y est en effet menacé par les politiques publiques de vassalisation systématique à l’empire états-unien et à ses alliés anglo-saxons. Or il nous semble que c’est un vrai combat de civilisation qui se joue dans cette bataille.[10]
Et l’expérience actuelle montre que c’est combat difficile, mené par quelques associations maltraitées par les médias. [11]
Et à l’extérieur, insister pour que le français, langue officielle de l’ONU à égalité avec l’anglais dès l’origine, soit toujours utilisé sans concession à l’anglais ou à aucune autre langue, où que ce soit, particulièrement par les diplomates, scientifiques, commerçants, ou autres, ambassadeurs de facto de la France, et ipso factoambassadeurs de la langue française.
[1] COLLOQUE INTERNATIONAL « SOLIDARITÉS, VIVRE ENSEMBLE DANS LES ESPACES FRANCOPHONES » Perpignan Vendredi 16 Décembre 2011
[2] Gynécologue-Obstétricien (e.r.), ex-directeur du DU Naissance et Société. Université de Perpignan 1991-2000. Président du Collectif d’Associations Mieux Naître en Afrique.
[3] Voir infra intervention d’Aldo Rizzi
[4] C-E Tourné – Le Naître Humain, cette Naissance qui vient à l’homme. L’Harmattan 1999 p.11 et suivantes
[5] C-E Tourné – Action humanitaire et solidarité, ce n’est pas le même combat - http://el-sirachaire.over-blog.com
[6] www.femmes-solidaires.org/
[7] Mieux Naître en Afrique réunissant ADER Mieux Naître en Catalogne Nord, Amitié Solidarité Afrique, Comité Départemental Femmes Solidaires 66, Club Soroptimist 66 et Entraide des Afars en France
[8] Cliniques La Roussillonnaise et Saint Pierre, hôpitaux Annecy, Tenon, Centre de pneumologie…
[9] pour plus d’informations ibidem note 3
[10] C-E Tourné A propos de la théorie du « genre » ibidem note 3
[11] http://www.courriel-languefrancaise.org/